L'essentiel de la douleur humaine
 
AccueilFAQRechercherS'enregistrerMembresGroupesConnexion

Partagez | 
 

 Mon copain Maxime

Voir le sujet précédent Voir le sujet suivant Aller en bas 
AuteurMessage
Rodes (nurtapa)
Admin
avatar

Nombre de messages : 1672
Age : 56
Localisation : Creuse

MessageSujet: Mon copain Maxime   Lun 21 Mai - 10:54

Mon copain Maxime



- Il est encore plus grand mort que vivant ! Avait dit Monsieur le Curé.
Tu parles ! On aurait pu lui faire un cercueil avec les chutes de bois d'une
niche pour toutou anorexique ou un costard trois pièces avec une serviette
de bain ! C'était mon copain ou plutôt, ce qu'il en restait.

Je l'avais connu dans une boîte échangiste, « le Mondain », un endroit peu
fréquentable où j'allais tous les samedis avec Bertrande, ma moitié depuis
vingt ans. Pour ceux qui ne connaîtraient pas ces hauts lieux de la thérapie
de groupe, en voici un bref descriptif :

Tu viens avec ta femme et on te l'échange contre une autre, un peu comme
dans ces pubs où tu peux tester une nouvelle lessive en troquant ton baril.
Alors, l'avantage c'est que tu peux tout essayer ; les grandes, les grosses,
les brunes, les vieilles, les jeunes. Certains disent même que ces pratiques
favorisent le rapprochement des classes et aident à combler le fossé entre
générations.

Bref ! Ce jour là, j'avais opté pour une haltérophile bulgare, n'ayant pas
encore goûté aux bienfaits de l'étreinte olympique. Je m'isolai donc avec ma
nouvelle conquête et commençai à dégrafer sa salopette.
Je ne pus m'empêcher, à ce moment précis, d'avoir une pensée
attendrie pour Coluche qui n'aurait certainement pas dédaigné l'atmosphère
fraternelle des lieux.

La bougresse frétillait comme une baleine émoustillée et tendit le buste
vers moi. Le tissu commençant à craquer, je me hâtai de libérer les mamelles
de leur gangue. Je n'avais jamais vu ça !

Si les seins s'étaient vendus au kilo, elle aurait pu, sans aucun doute,
vivre de ses rentes pendant une dizaine d'années, le temps que ça repousse !
J'allai ainsi de surprise en surprise, découvrant la sensualité du cuisseau
aux hormones et des aisselles à la mode « oursins hypertrophiés ».
Au bout d'une heure, j'avais enfin planté mon drapeau au sommet de la
montagne et laissai ma proie exténuée sur un divan (prétentieux, va !).

Je décidai de prendre un peu l'air et croyez-moi, ce n'était pas du luxe
J'avais encore dans les narines un parfum de munster mêle de vieille sueur.
- La prochaine fois, je ferai gaffe !
Pensai-je en passant la porte du club.
Mais c'est toujours pareil ! On cherche le dépaysement et on se retrouve
coincé dans l'aérogare ou pris en otage par une bande d'indigènes
hystériques. A l'avenir, pour ce qui est du bulgare, je me contenterai des
yaourts.

Une fois à l'extérieur, je posai les fesses sur un muret, de l'autre côté
de la rue.
- Hello !
De toute évidence, cet appel m'était adressé et, après avoir scruté les
environs de mon oeil de voyeur avisé, je finis par distinguer deux
silhouettes allongées dans l'herbe, à quelques mètres de moi. C'était
Bertrande, ma bonne Bertrande !
Laissez-moi-vous en toucher deux mots :

Un mètre soixante quinze, fausse blonde, une tronche de guichetière de la
Poste, c'est d'ailleurs pour ça que je l'ai épousée, intelligence moyenne
mais suffisante pour déchiffrer « Femmes Actuelles » ou « Les Recettes du
Bon Vieux Temps ».
Oui ! Vingt ans déjà que nous avions décidé de sceller nos destins. Au
début, nous nous contentions de l'amour banal, à deux, volets fermés et
de temps en temps, une nouvelle position du Kama soutra mais seulement dans
les grandes occasions. Et puis, vous savez ce que c'est ! On commence à
regarder ailleurs, en douce, à fantasmer sur la vendeuse de merguez ou la
caissière de Mammouth. Alors, plutôt que l'hypocrisie, nous avions choisi
l'échangisme.

Mais revenons à nos moutons !
Bertrande n'était pas seule et j'étais curieux de savoir qui elle avait
piégé pour passer la soirée. La semaine précédente, elle avait jeté son
dévolu sur un champion de pétanque à l'accent chantant mais à l'humour
pénible.

- Bonsoir ! Dis-je en m'approchant.
- Bon sang mais c'est un nain ! Constatai-je, une fois à portée d'oeil.
C'est vrai, je ne m'attendais vraiment pas à ça et d'autant moins que la
Bertrande est plutôt adepte du boutoir d'éléphant et de la gaule chevaline.
Mais après tout, pourquoi ne pas varier les plaisirs ?

- Bonsoir ! Répondit-il, cherchant visiblement à définir mes contours dans
la pénombre.
- Alors, mon chéri ! Tu as l'air de traîner comme une âme en peine !
Me dit Bertrande en caressant le cuir chevelu de son compagnon.
Je m'assis à côté d'eux et leur racontai mes exploits amoureux du jour,
contribuant ainsi à détendre l'atmosphère. Nous fîmes donc peu à peu
connaissance.

J'appris qu'il s'appelait Maxime et avait fait fortune dans le prêt à porter
pour personnes de petite taille. Après avoir commencé comme petite main chez
un grand couturier et, à force de persévérance, il avait fini par lancer sa
propre affaire.

Sa femme ? C'était un mannequin russe, choisi sur catalogue et directement
importé de Moscou, envoi sous pli scellé, discrétion assurée, livraison sous
quarante huit heures. Pour le coup et, comme la belle n'avait pas de visa,
elle fit le voyage dans une caisse de vodka ukrainienne.
Après son arrivée sur le sol français, il fallut trois séances de kiné pour
lui redonner forme humaine.

Enfin ! Maxime avait laissé son épouse en de bonnes mains puisqu'elle était
en train d'expliquer à un inspecteur de l'immigration comment déguster une
cigarette russe sans les mains, juste en laissant fondre dans la bouche.

Les heures s'écoulèrent et chacun regagna ses pénates pour finir la nuit
devant un téléfilm américain en promo.
Déjà neuf, ça vaut pas grand chose, mais alors là !
Mais c'était bien suffisant pour quitter sans regrets le monde impitoyable
des vivants.

La vie suivit son cours et, le temps aidant, nous avions consolidé nos
rapports avec Maxime et Olga, passant d'un lit à l'autre avec une aisance
toute naturelle.

Pour être franc, j'avais gagné au change ! Les poupées russes, vous
connaissez ! Il y a une poupée dans la poupée et ainsi de suite pour
finalement se retrouver comme un con avec la plus petite dans la main.
Après, il faut tout remonter. C'est le genre de truc qu'on ne fait qu'une
fois.

En ce qui concernait Olga, je ne me lassais jamais de l'effeuiller, d'autant
que j'avais contribué à son intégration en lui offrant une panoplie complète
de « Cruella, la pouffe aux gros nénés », profitant d'une promotion au
marché de Barbès.

Mais peu à peu, je devins complètement obsédé, ne pensant plus que par elle,
pour elle et, comme il se doit dans ces cas-là, Bertrande s'en aperçut et me
fit les sommations d'usage. Nous avions en effet juré de ne jamais nous
éprendre d'une « proie », considérant que la fidélité du coeur était le
ciment de notre union.

Mais rien n'y fit et je ne pus feindre l'indifférence que quelques temps.
C'est un peu comme ces régimes qu'on entreprend.
On tient le coup pendant quinze jours et boum, on craque !
Et non seulement on craque mais on se goinfre littéralement, jusqu'à
remettre en cause les lois élémentaires de la physique sur la contenance de
l'estomac humain. Après, on est d'obligé de taper dans la relativité
restreinte si on veut continuer, mais c'est risqué !

Bref ! J'étais devenu dingue d'Olga et ça commençait à se voir. Même Maxime,
absorbé en temps normal par le prix du mètre de pilou ou la fluctuation des
cours du nylon, semblait préoccupé par la situation.
J'étais démasqué !

Nous décidâmes d'organiser une réunion de crise et choisîmes, pour ce faire,
la « Baguette Magique », un restaurant vietnamien de renommée locale, à ne
pas confondre avec la « Braguette Magique », une boîte gay de la banlieue
Nord.

Ainsi, nous étions devant un problème de taille.
Ne voyez pas là une allusion ironique au mètre trente de mon copain Maxime !
Plus sérieusement, nous alternâmes, ce soir-là, dégustation de nems et
considérations philosophiques sur la fidélité et les limites de la bonne
conscience.

La soirée se passa plutôt bien si l'on excepte un lancer de porc au poivre
dont je pus apprécier le parfait assaisonnement et une avoine sur la joue
gauche de Bertrande, en représailles à son jet de victuailles.
Je ne supporte pas qu'on joue avec la nourriture, c'est indécent !
Donc, après maintes palabres, nous finîmes par tomber d'accord et voici en
quelques mots ce que nous décidâmes :

Je m'engageai à ne plus rechercher la compagnie d'Olga, en dehors de
circonstances bien particulières.
Par exemple, j'étais autorisé à participer à l'office du dimanche où ma
maîtresse se rendait assidûment, à la fin de récolter quelques centimes en
faveur des orphelins du Kremlin.
Qui aurait pu m'imaginer, troussant la belle dans le confessionnal, risquant
à tout moment la visite inopinée d'un enfant de choeur ou d'un bedeau hagard
et écumant de bave ?

Bien sûr si, par le plus grand des hasards, je devais rencontrer Olga, qui
au rayon poissonnerie, qui sous un porche de Pigalle à minuit, cela ne
constituerait pas une faute, à condition d'en rester aux politesses d'usage
et à la bise sur les deux joues, façon terroir.

Tout allait pour le mieux dans le meilleur des mondes et les jours suivants
s'écoulèrent sans heurts et dans une harmonie que l'on pensait à jamais
perdue. Je me surpris même à offrir des fleurs à Bertrande et, malgré son
allergie aux graminées, elle apprécia le geste, me le faisant rapidement
savoir dans les toilettes du Salon de la Botanique.

Oui mais, voilà ! Il y avait Igor !

Si vous avez vu Frankenstein, vous pouvez déjà vous faire une petite idée du
personnage. Un mètre quatre vingt quinze, le visage taillé au burin, une
coupe de cheveu à la mode porc-épic irritable.
Et ses mains ! Elles étaient immenses et on aurait pu aisément y faire tenir
deux portées de canaris du Bengale mais, à la place de la Maman Canari, je
choisirais quand-même un autre endroit !

Allez, je vous dis tout !

Igor était le petit ami d'Olga, du temps ou elle vivait encore en Russie.
Ils avaient fait leurs études ensemble mais, au moment de concrétiser leur
union, Olga constata que le patrimoine du pauvre Igor se résumait à une
vieille Kalachnikov de la dernière guerre et une collection d'icônes
orthodoxes. Cela n'aurait pas suffi à combler ses rêves de gloire et elle
préféra succomber au rêve occidental.

Voilà comment un pays se vide peu à peu de sa jeunesse, ne laissant aux
promesses d'avenir que quelques cerveaux séniles et autres arthritiques
nostalgiques.
Enfin, la pauvreté d'Igor n'ayant d'égale que sa fierté, il avait économisé
pendant trois longues années son salaire de mineur de fond, réussissant
enfin à se payer un aller simple pour la France.

Ayant quelques relations bien placées, il obtint sans mal les coordonnées du
pauvre Maxime et ne manqua pas de lui rendre une petite visite, sitôt foulé
le sol de notre beau pays.
Je sais de quoi je parle puisque j'étais là, aidant mon copain à décharger
un trente huit tonnes de fermetures à glissières « made in China ». Mais
rassurez-vous, le camion n'était qu'à moitié plein.

« Je voudrais Maxime, s'il vous plait ! »
Voici les premiers mots que prononça Igor, alors que sa silhouette
inquiétante se profilait à l'entré du hangar. Mon camarade, pensant tenir
là un nouveau client, avança gaillardement vers le monstre.
Je décidai de lui emboîter le pas, pressentant le danger.

Oui, je possède cette étrange faculté de précognition et, lorsque mon père
s'apprêtait à parfaire mon éducation à grands coups de nerf de boeuf, je
m'empressais de quitter la maison par la fenêtre de la cave. Cave dans
laquelle je vivais, dormant sur une paillasse de jute et me nourrissant
exclusivement des rats morts que j'avais égorgés, alors même que le vent
glacial hurlait au dehors et que l'étreinte des nuits de solitude éveillait
en moi cette bête immonde et impitoyable, ce tueur insomniaque et sans
scrupules.

Non, je déconne !
Mon papa était fonctionnaire des impôts et prenait un soin particulier à
nous élever, mes soeurs et moi dans la plus grande dignité, même si je dois
confesser que Blandine, l'aînée, tapine sur les quais et que Sylvie purge
une peine de six mois pour incitation à la débauche et voie de fait sur
agent de la force publique.

Quant à Papa, il est mort dans les bras d'un danseur du ballet de l'Opéra,
occupé à approfondir ses connaissances sur la transmission du talent par le
rapprochement des corps. Il faut dire qu'il possédait la collection complète
de Pavarotti et avait même réussi à récupérer quelques poils de sa barbe en
graissant la patte d' un coiffeur napolitain.

Ah ! C'est beau la passion .
Mais refermons cette parenthèse !

Maxime ne semblait pas impressionné par la carrure du visiteur et, plus il
s'approchait de ce dernier, plus je prenais conscience des mystères de Dame
Nature quant à la répartition de la matière et l'inégalité des chances. Mais
après tout, ne dit-on pas qu'il faut que fraise se cueille autant que figue
mûre ? En la circonstance, les deux lascars n'auraient certes pas bossé dans
le même verger.

- Bonjour ! Je peux vous aider ? Dit Maxime, en levant la tête, comme s'il
assistait au décollage de la Navette.
- Vous, être Maxime ? Demanda le ruskov.
- Oui, c'est bien moi ! Vous me connaissez ? Bon, venez dans mon bureau !

Il s'ensuivit une longue explication et, après deux cendriers pleins et un
litre et demi de Vieille Prune, chacun était édifié sur les intentions de
l'autre. L'alcool aidant, Igor nous fit, à lui seul, un récital des choeurs
de l'Armée Rouge et, pour ne pas être en reste, Maxime entonna une bourrée
auvergnate, non sans verser une larme nostalgique sur les paysages
volcaniques de son enfance. Quant à moi, je me sentis obligé de ressortir
quelques vieux tubes des années quatre vingt mais, devant la moue dubitative
de mes deux comparses, je me resservis un verre d'eau de vie et l'engloutis
d'une seule traite.

Un ange passa..

Ainsi se tissent de nouvelles et nobles amitiés.
Voyez-vous, l'amour, la musique et surtout la Vieille Prune, sont des
langages universels et voilà bien la magie de l'existence qui vient à bout
de tous les préjugés sur l'autre et ses différences.

Nous avions décidé de dormir dans le hangar, aucun de nous n'ayant
souvenir de la façon dont on tournait un volant. La nuit fut agitée et nous
nous relayâmes aux toilettes, pris de soudaines et curieuses nausées. La
cause m'en échappe encore aujourd'hui mais je soupçonnerais volontiers le
vieux poêle à mazout qui chauffait les lieux, tant bien que mal, et recrachait sans doute quelque monoxyde de carbone. J'avais bien pensé à l'éthylisme mais non ! La Vielle Prune était
saine et nous en avions déjà vidé, Maxime et moi, trois tonnelets, les occasions
n'ayant pas manqué, jusque là, de se rincer le gosier.

Pourtant, le réveil fut difficile et, quand j'aperçus Igor étalé sur le
carreau, à côté de moi, je ne pus m'empêcher de sursauter, pensant avoir
rejoint l'au-delà et son cortège de créatures mythiques. J'avais
l'impression d'avoir sauté du Viaduc des Arts sans élastique ou soulevé le
drap, découvrant que je venais de passer une nuit d'ivresse érotique avec le
doyen des grands brûlés. Ceci dit, la médecine a fait de grands progrès en
ce domaine et gageons que d'ici peu, on pourra tester la température de
l'huile de friture juste en y plongeant le doigt !

- Le café n'est pas bon, le réveil est de plomb !
- S'il est fort et serré, le matin est léger

Voici comment s'exprimait Marguerite, ma grand-mère maternelle qui, à quatre
vingt deux ans, sautait encore à pieds joints dans son slip XXL et pouvait
toucher ses charentaises du bout des doigts, sans plier les genoux. Fort de
cet adage, je m'imposai, ce matin là, la corvée du café, l'occasion étant
rêvée pour vérifier le bien fondé de la sagesse populaire.

Oui, la méthode fonctionnait, même si j'avais eu la main un peu lourde. Ceux
qui ont bu du caramel liquide à la bouteille se feront une idée du breuvage.
Mais tout le monde était sain et sauf, c'était bien là l'essentiel.

Le plus dur restait à venir, affronter Bertrande et Olga et les convaincre
du rapprochement des peuples et de la fraternité universelle. Nous étions
dans nos petits souliers et croyez bien que pour Igor qui chaussait du
cinquante quatre, l'épreuve était plutôt pénible.

Pour ceux qui auraient raté le début, je rappelle la situation :
J'étais le mari de Bertrande et l'amant d'Olga, elle-même mariée à Maxime et
ancienne petite amie d'Igor. Igor voulait reprendre son bien, Bertrande
était jalouse d'Olga et Maxime n'avait aucune chance contre Igor qui aurait
pu le réduire à l'état de flaque d'une simple tape amicale sur le dos.
Voilà, à présent les choses sont claires, non ?

J'aime les défis et celui-ci me convenait, d'autant que je suis plutôt
partisan de la paix des ménages, du mien en particulier. En outre, avant la
beuverie de la veille, nous avions réussi à trouver un compromis qui aurait
bien pu arranger tout le monde.
Si Igor acceptait d'oublier Olga, Maxime s'était engagé à lui trouver une
auvergnate de souche et à subvenir au besoin du couple pendant dix ans.
Ainsi, Igor pourrait acquérir la nationalité française et goûter aux
bienfaits indéniables de la potée au chou et des estivales folkloriques de
Saint-Pourçain, petit village au vignoble réputé.

Il restait à souhaiter qu'à la vue de son ancien camarade, Olga ne nous
fasse pas le coup de la nostalgie réparatrice, autrement dit qu'elle ne
succombe pas à Igor au premier regard. Mais, après la nuit que nous avions
passé, je ne me faisais guère de soucis, les yeux du russe ressemblant
davantage à des oedèmes de Quincke qu'aux mirettes d'un gogo boy en crise
d'identité.

Neuf heures ! Pour nous, il était temps d'affronter nos épouses et, dans un
silence de tombeau éthiopien à l'abandon, nous quittâmes le hangar, jetant
un dernier coup d'oeil attendri sur les bouteilles de Vielle Prune qui
jonchaient le sol. Pendant le trajet, personne ne desserra les dents, au
point que je pus entendre le ventre de Maxime résonner d'étranges
gargouillis. Peut-être était-il plus sensible qu'il ne le laissait paraître
! Après une demi-heure interminable, nous atteignîmes enfin notre première
escale. Je connaissais bien les lieux et pour cause, nous étions arrivés
chez moi !

"Superbe villa dans quartier résidentiel, grand living, cuisine équipée,
parc arboré de deux ares, grand étang "

Ou, plus exactement :

"Petit pavillon de plein pied à cent mètres de la déchetterie, murs en
placoplâtre recyclé, soixante mètres carrés habitables, un cerisier
anémique, deux troènes à l'agonie et, pour couronner le tout, un trou de
deux mètres sur deux que j'avais creusé après une mémorable dispute avec
Bertrande, désireux d'offrir à mon épouse une sépulture digne de ce nom." Ce
jour-là, après une mise au point laborieuse mais non moins salvatrice,
j'avais omis de reboucher la tombe et le temps pluvieux se chargea d'en
faire une superbe mare. Il avait suffi de parsemer le plan d'eau de quelques
faux nénuphars achetés à Végémarché pour lui donner l'apparence d'un bel
étang limousin.

Ajoutez à cela vingt cinq ans de crédit usuraire, des voisins irascibles et
vous appréhenderez mieux le bonheur inénarrable de ces hordes laborieuses
qui regagnent tant bien que mal leurs sanctuaires de banlieue après une
journée interminable d'harassantes tâches.

Mais bon, ne nous plaignons pas !

J'ai vu à la télé qu'une famille de cambodgiens parvenait à survivre dans un
container vide de préservatifs. Ce qui est néanmoins troublant, c'est que le
père de famille attrapa une célèbre maladie sexuellement transmissible en
copulant avec la maquerelle locale. De toute évidence, il ne s'était pas
protégé, quelle ironie !

Enfin, nous n'allons pas refaire le monde, nous referions le même, alors !

- Allez, hop ! On est arrivés ! Dis-je à mes compagnons qui commençaient à
s'assoupir.

Déjà tout petit, mes proches disaient de moi :
- Ah ! Quel bout en train ce Gilbert, il ferait un bon animateur de
télévision.. Mais la chance ne m'a pas toujours souri et je dus rapidement
modérer mes ambitions. Pourtant, quelques survivants de mon honorable
famille pourraient encore témoigner de ces soirées désopilantes au cours
desquelles je singeais Chirac ou Johnny Hallyday, allant même jusqu'à
torturer ma face pour prendre l' aspect de mes victimes. Pendant ce temps,
Grand Papa somnolait devant la télé et les enfants saupoudraient sa
braguette ouverte de poil à gratter. Quelle belle époque !

A présent, Grand Papa sert de patinoire aux asticots et les enfants
commencent à teindre leur touffe pubienne grisonnante et écoutent le Général
De Gaulle, soupirant de nostalgie et mouillant des kilomètres de mouchoirs
en papier. Quant à moi, je fus contraint de me recycler, l'expression de mon
talent se limitant aux arbres de Noël des victimes du phylloxéra et aux
banquets de fin d'année d'une maison de retraite au nom évocateur : "Les
Joyeux Rossignols"

- Allez, Igor, on est arrivés ! Répétai-je au ruskov.

Curieusement, il ne semblait pas réceptif à mon aura de meneur d'hommes et
je dus faire valoir d'autres arguments, lui promettant une rasade d'Armagnac
aussitôt rendu chez moi . Maxime lui, ne s'était pas fait prier et il nous
attendait déjà sur le trottoir, faisant les cent pas. Je ne sais pas si vous
avez déjà vu un nain faire les cent pas et vous ne serez pas surpris
d'apprendre qu'ils parcourent ainsi beaucoup moins de trajet que les
personnes dites "normales".

En contemplant ainsi ce spectacle, je repensai à ce petit chien mécanique
que l'on m'avait offert pour mes dix ans et qui s'évertuait à avancer dans
un vacarme de rouages et de ressorts, n'ayant finalement parcouru en bout de
course que quelques dizaines de centimètres . Par bonheur, Maxime était bien
plus discret, parfois même un peu trop.

Finalement, nous nous retrouvâmes sur le perron et, après avoir fouillé
sournoisement trois de mes poches, je trouvai finalement les clés de la
maison. Le voisin, faisant mine d'inspecter son massif de pensées, regardait
insidieusement dans notre direction.

Il faut dire que le pauvre vieux n'avait guère de distractions puisqu'il
était handicapé à quatre vingt pour cent à la suite d'un accident stupide.
Après avoir survécu à deux guerres et trois coups d'état en Afrique
Centrale, il n'avait rien trouvé de mieux que d'offrir du pop corn au lion
du Zoo de Vincennes, pensant que le grand fauve viendrait ainsi picorer dans
sa main. Résultat, deux jambes et un bras arrachés, sans compter les deux
cent grammes de pop corn qui finirent dans la sciure, quel gâchis ! Il était
donc devenu tronc à roulettes et passait ses journées à scruter les
environs, à l'affût du moindre événement.

Nous pénétrâmes enfin dans le salon. Igor semblait émerveillé et, tel Ali
Baba pénétrant dans la grotte des voleurs, il déambulait dans la pièce,
touchant à tout, comme un enfant mal élevé. Devant cette situation
d'urgence, je me précipitai vers le bar et me hâtai de faire tinter la
bouteille d'Armagnac. Alerté par ce bruit familier, Igor s'approcha
immédiatement de moi, comme hypnotisé par cette douce musique.

- Maxime, un petit Armagnac ? Demandai-je
- Non, merci ! Tu n'aurais pas un truc moins fort ?
- Un Porto ?
- Ok, vas pour un Porto ! Mais c'est bizarre, on n'entend rien, tu es sûr
qu'il y a quelqu'un ici ?
- Je sais pas, tiens, ton Porto !

Maxime prit son verre mais le coeur n'y était pas, je le sentais soucieux.
Moi-même, je n'étais pas très à l'aise, trouvant effectivement ce silence
inquiétant.
- Bon, restez là, je vais jeter un coup d'oeil dans la chambre ! Annonçai-je
soudain à mes deux compagnons.

Je m'exécutai immédiatement, dirigeant un pas assuré vers le fond du
couloir. Curieusement, plus j'approchais du but, plus je percevais un bruit
étrange, comme un grincement. Pour mieux tendre l'oreille, je marquai le pas
et pris un soin particulier à avancer silencieusement, sur la pointe des
pieds.

Une fois à hauteur de la porte, tel un apnéiste affranchi, je pris une
longue inspiration, saisis la poignée et commençai à l'actionner. Puis, je
poussai lentement le battant, dévoilant peu à peu le décor familier de la
pièce. Déjà, je pouvais apercevoir le pied du lit et dus rapidement me
rendre à l'évidence. En effet, ce dernier bougeait d'avant en arrière et je
pense qu'il n'est pas utile de vous faire un dessin.

Alors, soit Bertrande était victime d'une crise d'épilepsie, ce qui était
peu probable puisqu'en vingt ans de vie commune, elle montra une santé de
percheron sur vitaminé, soit mon aimée était en train de me cocufier
allègrement avec je ne sais quel traîne-savates ramassé au fond d'un bar à
troufions.

Je fermai les yeux quelques secondes pour reprendre mes esprits et, tel un
grognard héroïque faisant face à son tragique destin, ouvris entièrement la
porte, relevant orgueilleusement le front.
Mais voyez-vous, là où l'homme trouve parfois la force d'affronter la mort,
il arrive qu'il s'écroule devant la scène inattendue, le mauvais coup du
sort, la grimace du hasard.

J'étais brusquement spectateur d'un des plus étonnants phénomènes
terrestres, le saphisme !
Ah, ma bonne Bertrande ! Elle qui prenait un soin particulier à se laver les
mains après chaque contact féminin ! Elle qui m'avait refusé à maintes
reprises le triolisme affectif et la partouze patriarcale !
A présent, je la voyais, transpirant de désir pour une autre femme,
allongée, soumise aux caresses érotiques d'une belle et jeune slave. Oui,
Olga était tout simplement en train de faire l'amour à mon épouse,
excusez-moi du peu !

Par bonheur, les deux amies ne remarquèrent pas ma présence et je me
félicitai d'avoir graissé, deux jours auparavant, les serrures de la maison
qui commençaient à donner des signes de faiblesse.
Je restai ainsi dans le couloir quelques minutes, hébété, partagé entre le
désir de rejoindre les deux jouisseuses, pour prendre ma juste part du
gâteau et, l'envie de me faire sauter le caisson avec mon Beretta neuf
millimètres.
Finalement, je trouvai une autre alternative et, après quelques respirations
de femme enceinte sur le point de pondre, regagnai lentement le salon.

Que devais-je faire ? Tout avouer au pauvre Maxime ?
Comment faire comprendre à Igor, qui venait de se farcir huit heures de
Tupolev, que la femme de sa vie avait renoncé aux étreintes viriles et au
bélier moscovite ?
Je retournai tout ça dans ma tête et, le courage faisant cruellement
défaut, pris la décision de ne rien dire.

Il fallait à présent quitter les lieux au plus vite et éviter à tout prix le
face à face. Je me voyais mal, organisant pour tout ce petit monde un
diaporama sur les déviances de la libido et l'homosexualité à travers les
âges.

-Bon, il n'y a personne, on va aller voir chez toi ! Dis-je à Maxime en
déboulant dans le séjour.
Je n'ai pas l'habitude de mentir mais là, c'était pour la bonne cause.
Faisant mine de regarder ma montre, d'un air inquiet, je crus bon d'ajouter:
-Déjà onze heures ! Il vaudrait mieux se dépêcher si on veut avoir une
chance de les trouver !
Cela semblait fonctionner puisque mes deux compères étaient déjà debout,
visiblement disposés à goûter au sel de nouvelles aventures.

Maxime n'habitait pas très loin de chez moi puisqu'il possédait une maison
de maître dans le quartier des « artistos », comme on l'appelait. Tout le
gratin de la ville avait élu domicile en ce haut lieu de l'architecture
ancienne où cygnes majestueux cohabitaient harmonieusement avec quelques
essences rares et fragiles, au détour de squares impeccablement tenus.

Bien sûr, les deux garces n'étaient pas là et nous décidâmes d'installer
notre quartier général chez Maxime, le faste des lieux se prêtant assez bien
à la méditation. Pour ajouter encore au pathétique, je plaçai dans le
lecteur CD une galette de musique classique :
"Concerto pour la main gauche, en sol majeur, de Maurice Ravel".
Pourquoi la main gauche ? Oui, je vous vois venir avec vos gros sabots ! Que
fait donc la main droite ? Non, je ne le dirai pas.

Pourtant, l'ambiance n'était pas vraiment à la rigolade et je devais
absolument trouver un moyen de sortir de ce bourbier. J'avais beau retourner
tout ça dans ma tête, rien ne sortait jusqu'au moment où !

Voyez-vous, jusque là, dans la vie, je n'avais jamais eu qu'un seul ennemi,
le moustique, cette bête sournoise et lâche qui concentre dans un cerveau
microscopique toute la perversité de la création. Mais là, brusquement, je
venais de découvrir une autre facette de ma personnalité. J'avais eu une
révélation et tout était devenu aussi limpide que l'urine d'un vainqueur
d'étape du Tour d'Italie, après un contrôle antidopage.

C'était décidé, j'allais faire en sorte qu'Igor tue Maxime.

Ainsi, Olga hériterait, le Russe apprendrait le français au fond d'un
cachot, Maxime servirait de compost à sa terre natale et moi, je
récupèrerais les deux femmes, profitant du même coup de l'amour à la carte,
de l'alternance linguistique et du pognon de la succession.
Oui, je sais, moralement, c'est limite mais après tout, ne voit-on pas
chaque jour, sur le petit écran, des porte-flingues ténébreux, s'endormant
comme des rosières après avoir trucidé tout un pâté de maison ?

Mais comment faire pour que le brave Igor en arrive à cette extrémité ? Je
devais faire appel à toutes mes ressources cérébrales, quitte à atteindre le
stade critique de la surchauffe neuronale.

Maxime déambulait dans la pièce, ânonnant quelques phrases en patois
auvergnat et le brave Igor somnolait, affalé dans un fauteuil Louis Philippe
en merisier des Indes. Voyant le nain dans un tel état d'anxiété, je mettais
désormais un point d'honneur à abréger ses souffrances, soucieux d'accomplir
mon devoir d'ami et de bourreau par procuration, les deux n'étant pas
nécessairement incompatibles dans le cas qui nous intéressait.

Il me fallut de longues minutes pour trouver la solution mais j'y parvins
quand-même, en voici l'exposé :

J'allais convaincre Igor que Maxime avait tenté de l'empoisonner et que, non
content de cette intention inamicale, il avait insinué que les
Russes étaient une race d'alcooliques et de mafieux. Avec ça, j'étais
certain d'arriver à mes fins.

Tout le monde aura compris le mobile du crime !
Mais si ! Maxime, terrifié à l'idée de perdre sa femme veut assassiner Igor,
c'est évident !

Bon, il fallait à présent mettre tout ça en scène et le hasard vint à ma
rescousse, me confortant dans ma bonne conscience de puceau en culotte
courte. En effet, je trouvai sur la commode un petit flacon de fiel de
mouette que Maxime utilisait pour soigner sa constipation chronique. Il ne
faisait aucun doute que l'amertume du produit présenterait d'étranges
similitudes avec la bonne vieille strychnine des romans policiers de notre
enfance.

Tout était en place.

- Eh ! Maxime, tu nous sers un truc à boire ? Demandai-je soudain.
- Hein ? Ouais, vas-y, tu sais où c'est ! Répondit-il du bout des lèvres.

Armé de tout mon courage et de la petite fiole, je me dirigeai vers le bar
et ajoutai innocemment:
- Igor, qu'est-ce que tu bois ?
Le ruskov ouvrit les yeux et, tel un amputé en salle de réveil, articula
laborieusement :
- Donne ce que tu veux, pas grave !
Vous êtes témoins, il a dit - ce que tu veux- !
- Voyons ! Que pourrais-je bien lui offrir ? Pensai-je en me frottant les
mains. Il fallait lui trouver du bon.
Quand il serait en centrale, le pauvre Igor n'aurait pas souvent l'occasion
de boire un gorgeon.
Voilà ! Staight Whisky Bourbon, quinze ans d'âge ! La bouteille n'était même
pas entamée.

- Ca, Igor, tu vas m'en dire des nouvelles ! Clamai-je en
versant généreusement le nectar de malt dans un verre en cristal de Chine.
Dans l'élan, je m'autorisai, à mon tour, une petite entorse au régime
hypocalorique que m'avait conseillé mon généraliste et me versai
immédiatement une dose du précieux breuvage.
Je n'avais plus qu'à incorporer discrètement quelques gouttes de fiel au
whisky de mon camarade, ce que je fis sans plus attendre.

Oui mais, voilà ! Jusque là, Maxime n'était pas intervenu dans notre petite
partie d'alcooliques émoustillés et, pour persuader Igor de mon mensonge, je
devais faire en sorte que ce dernier s'absente quelques instants de la
pièce.

- Igor ! J'ai oublié mes cigarettes dans la voiture, tu veux bien aller me
les chercher ?
Voilà ce que j'avais trouvé, sachant que pour un exilé russe, un paquet de
blondes était aussi précieux que les Joyaux de la Couronne pour un bouffeur
de fish and chips. Et puis, ça tombait bien ! J'avais effectivement oublié
mes clops et commençai à danser un ballet de Saint-Guy et à ronger mes peaux
jusqu'au sang. Il ne se fit donc pas prier et me rapporta illico mon paquet
de tiges.
Pour la peine, je lui en offris deux. Je lui devais bien ça !

- Allez, prosit ! Dis-je, en levant mon verre.

Aussitôt, Igor percuta et, tel un cosaque avant la bataille, avala la
mixture d'une seule traite. Il fallut bien dix secondes pour que
l'information n'arrivât au cerveau mais franchement, ça valait le coup
d'attendre !
Le pauvre Igor devint aussi pâle que le slip kangourou d'un
énarque, après vingt ans de bons et loyaux services.

- Ah ! Pas bon, le Bourbon ! S'écria-t-il en bondissant de son fauteuil
comme un diable monté sur ressort. En plus, il faisait des rimes, le con !
Immédiatement, je me précipitai vers lui et, fort de mon brevet de
secourisme, commençai à m'échauffer les mâchoires, dans l'éventualité d'un
bouche à bouche. Puis, je le saisis par le bras et l'entraînai de toute
urgence vers la salle de bain. Je n'avais pas mis mon gyrophare, la
circulation étant assez fluide, à cette heure là, chez Maxime.

Je devais à tout prix le faire vomir et, mon majeur n'étant pas assez long
pour atteindre le fond de la gorge, je m'emparai à la hâte du balai à
chiottes et enfonçai le manche jusqu'au fond de son gosier.
Cela fonctionnait à merveille ! Si vous ne me croyez pas, demandez donc à
mes chaussures en cuir de vache sacrée, elles se souviennent encore de ce
jour où je dus les condamner à la retraite anticipée à la suite de ce
malencontreux incident.

Le plus dur était fait. J'attendis quelques secondes que mon patient ait
repris ses esprits et, tel une maman chantant une berceuse à son bambin
somnolent, chuchotai ces quelques mots à l'ouie gigantesque de mon ami :

- Igor ! Eh ! Ca va mieux ?
- Igor, je n'aime pas balancer les copains, tu sais !
- Eh ! Tu m'écoutes ?

Oui, il m'écoutait et il était temps de lui révéler la vérité ou tout au
moins, ma vérité.
- On a voulu t'empoisonner ! T'em..poi..so..ner ! Tu comprends ?
Il me regarda un instant. J'avais déjà vu un regard comme celui-là, le jour
où j'avais appris à un voisin, qui avait mis tout son pactole dans des
titres Vivendi, que l'action avait perdu quatre vingt dix pour cent de sa
valeur.

- Mais qui veut empoisonner Igor ? Me demanda-t-il, les larmes aux yeux. Il
faisait peine à voir et ma bonne conscience me tapa sur l'épaule pour dire :

- Eh, Gilbert, sois pas salaud ! Tu vas quand-même pas lui faire ça ?

Ce à quoi la mauvaise conscience répondit :
- Et pourquoi pas ? Pense un peu aux deux femmes qui n'attendent que toi
pour s'amuser !
- Et l'héritage ! Avec ça, tu pourras vivre sans bosser jusqu'à la fin de
tes jours ! Ca vaut bien la vie d'un pauvre type, non ?

Je ne savais plus et, dans l'incapacité de prendre une décision objective,
saisis le savon de Marseille et le lançai en l'air. Côté dessin, j'irais au
bout de mon sinistre projet, côté texte, je finirais mes jours au Couvent
des Oiseaux, faisant acte de contrition et fabriquant des chapelets pour les
touristes en goguette.

Et boum, Côté dessin ! Je devais me lancer.
Ainsi, serrant amicalement l'épaule d'Igor, je lui susurrai :
-Je vais tout te dire ! C'est Maxime qui a voulu te tuer, mon bon Igor !
Oui, Maxime, notre copain !

Voyant Le Russe dubitatif, j'ajoutai :
-Il a mis du poison dans ton verre, pendant que tu allais chercher mes
clops, je l'ai vu !
- Mais si toi avoir vu, pourquoi n'avoir pas dit ? Répliqua Igor, très
justement d'ailleurs.
- Si ! Je lui ai demandé ce qu'il faisait ! Il m'a juste dit qu'il voulait
te faire une blague alors, je l'ai cru !

Je commençais à m'enliser sérieusement mais, par bonheur, le brave Igor ,qui
n'avait pas inventé le fil à couper le reblochon, avala mes couleuvres.
Brusquement, il se libéra de mon étreinte, se leva et se dirigea, furibond,
vers le salon.
Ca commençait à fleurer sérieusement le règlement de comptes
et la caisse en sapin.

- Non, Igor, attends ! Tu vas faire une connerie ! M'écriai-je en replaçant
négligemment le savon sur le lavabo. J'attendis quelques secondes, tendant
une oreille amusée.

- Salaud ! Igor va te tuer !
- Oh ! Ça va pas ? Qu'est-ce qui te prend ? Cria Maxime d'une voix
chevrotante. Puis soudain, plus rien !

Il était temps pour moi d'aller constater les dégâts. Curieusement, je me
sentais calme, sûr de moi, ayant accepté l'idée d'être une pourriture, un
monstre cynique et sans état d'âme. Moi qui, enfant, ne pouvais cacher à
Maman un vol de confiture, j'étais devenu un émule de Landru et du Docteur
Petiot réunis. Mais la vie était passée par-là, déformant la conscience,
imposant ses propres lois, ses compromissions.

- Bon sang, Igor ! Qu'est-ce que tu as fait ?
Le pauvre était assis à cheval sur Maxime. Il sanglotait, tenant le cou
inerte de sa victime entre les mains. Le destin s'était accompli et Maxime
voletait déjà au-dessus des nuages, cherchant le Paradis des hommes de moins
de cinquante kilos.

- Putain ! Mais qu'est-ce que tu as fait ? Répétai-je au criminel d'une voix
contrite.
Igor ne s'en relèverait jamais, je le voyais bien.
C'était un pur, finalement !
Pour me remettre de ces émotions, je m'affalai dans un fauteuil.
Dix bonnes minutes passèrent. Igor desserra enfin son étreinte mais il
continuait à sangloter, assis sur la moquette en alpaga, répétant sans cesse
:
- Igor est criminel ! Igor est criminel !
On aurait dit un vieux vinyle rayé et j'étais sur le point de me lever pour
lui filer un bon coup sur le dos. Je me ravisai, compatissant à son désarroi
et me disant que finalement, je pouvais bien supporter cette litanie
quelques minutes de plus.

Soucieux de mon devoir de citoyen, je devais à présent informer les
autorités de l'horrible drame qui venait de se jouer, presque sous mes yeux.
La suite ne présente que peu d'intérêt puisque la police investit les lieux,
releva les traces du crime et embarqua le pauvre Igor pour un séjour à durée
indéterminée, en attente du procès.

Quelques jours plus tard, après autopsie du corps, eut lieu l'inhumation.
Tout le monde était là, Olga, Bertrande, la famille du défunt et bien sûr,
moi !

Moi qui finalement ne parvenais à croire que j'étais responsable de tout ça.
Si d'aventure, la vérité avait dû éclater, j'aurais toujours pu arguer d'un
état de démence provisoire, voire même d'une évaluation erronée de la
conséquence de mes actes. Mais il n'en fut rien.

En effet, trois mois plus tard, Igor fut condamné à perpète.
Avoir tué un nain l'avait desservi puisqu'il fut admis par le jury populaire
que cela constituait une circonstance aggravante. Il n'avait pas eu de bol.
Quant à moi, m'apprêtant à rejoindre Olga et Bertrande pour consoler la
veuve et l'orpheline, force fut de constater que les deux complices avaient
déjà filé au Club Med de Ouagadougou avec les huit cents briques de
l'héritage.

Aujourd'hui, j'ai trouvé une place de vigile à la Braguette Magique et
passe mes nuits à arpenter le parking de la boîte, faisant des ronds de
jambes à tous les gays du voisinage et ce, pour le salaire mirifique de
mille euros par mois.

Vous voyez, la morale est sauve et j'ajouterai, pour les petits enfants qui
ignorent encore tout de la cruelle existence :

Le crime ne paie pas ! En tout cas, pour moi, il n'a pas payé !
FIN
Revenir en haut Aller en bas
Voir le profil de l'utilisateur
 
Mon copain Maxime
Voir le sujet précédent Voir le sujet suivant Revenir en haut 
Page 1 sur 1
 Sujets similaires
-
» Frédérique Constant Maxime [montre de manuf à pas cher?]
» [Chattam, Maxime] La Trilogie du Mal - Tome 2: In Tenebris
» [Chattam, Maxime] Le 5e règne
» [Chattam, Maxime] Le sang du temps
» Facebook / Copain d'avant

Permission de ce forum:Vous ne pouvez pas répondre aux sujets dans ce forum
Les Volcans de Larmes :: Eruption. :: Rodes (Tapanur) :: Nouvelles-
Sauter vers: