L'essentiel de la douleur humaine
 
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 Gilbert mène l'enquête (6)

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Rodes (nurtapa)
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MessageSujet: Gilbert mène l'enquête (6)   Jeu 11 Jan - 10:02

Finalement, nous arrivâmes à bon port et stoppâmes devant l’immense portail blindé de la propriété. En effet, l’homosexualité étant encore considérée comme une maladie honteuse dans la France profonde, cette précaution s’avérait indispensable. Il n’était pas rare de voir des hordes de jeunes avinés vociférant des insanités et jetant des canettes vides par-dessus les murailles ceignant le parc, murailles s’ornant, en outre, de nombreuses inscriptions ordurières. 

Je descendis de la caisse et sonnai, lorgnant comme un môme impatient la petite grille de l’interphone.
- Oui, qui est là ? Demanda Zéphirin.
- C’est Gilbert ! 
- Gilbert…ah oui, je t’attendais...entre mon Gilou ! 

Tau entendit cette allusion familière et sourit ironiquement.

- Ouais bon et alors ! Lui assénai-je en le foudroyant du regard. 

Bzzzzzzz, clac ! La porte électrique s’ouvrit lentement, laissant paraître peu à peu le manoir du dix huitième, bien planté au bout de son chemin en terre de Sienne. 

- Wow, quelle yolie maigon ! Dit Tau en parcourant l'endroit des yeux. On aurait dit un lardon découvrant Disney Land.
- Et la woiture, Yilbert, tu as vu la woiture ? Ajouta-t-il en écarquillant les yeux.
- Une Rolls, ça alors !  Pensais-je épaté.
Zéphirin avait dû en guérir des cerveaux malades pour se payer cette charette. La dernière fois que j’avais vu une telle bagnole, c’était celle d’un chanteur rebelle, un nommé Johnny Hollyday. Attention, pas le petit rebelle qui balance des cailloux sur les réverbères ou tire les sonnettes des nonagénaires bourrus.  Non, le vrai rebelle, celui qui hurle sa solitude en transpirant de souffrance devant des milliers de personnes émues. 
J’étais allé passer quelques jours à Nice pour assister à un séminaire sur la boucherie à travers les âges. Me promenant nonchalamment devant le Negresco, un palace pour rebelles planté sur la Promenade des Anglais, qu’est-ce que je vois ? Ce mec qui descendait de sa Rolls ; cheveux longs, super costard Cerruti en poils de rat musqué, chaîne en platine du Zimbabwe, de quoi se rebeller tranquille. C’était Johnny Holliday, le vrai, l’unique. J’avais même entendu dire que le Président de la République lui avait refilé une vieille légion d’honneur pour qu’il puisse aller frimer devant ses copains les Hell’s Angels, mais j’étais trop loin pour voir la rosette. Enfin, aux dernières nouvelles, Johnny avait troqué sa Rolls pour une Ferrari. Ca fait moins rebelle mais c’est plus facile à garer.
Bon, reprenons.
Zéphirin patientait déjà sur le perron, les bras croisés. Il avança vers nous pendant que Tau garait la voiture. Je le trouvais très amaigri.

- J’espère qu’il a pas chopé le sida ! Pensai-je soucieux. 

Je m’extirpai de la caisse puis, après avoir ouvert la portière arrière, saisis Robert par le bras et l’entraînai à l’extérieur. 

- Salut, Doc ! Dis-je en tendant la main. 
- Coucou mon Gilou ! Répondit-il en s’approchant de moi.

Il me serra dans ses bras. Je notai au passage qu’il avait changé de parfum.

- Mais dis-moi, tu as maigri, non ? Lui demandai-je
- Ah, mon Gilou, c’est Mike... tu sais ce que c’est les sportifs, toujours attachés à l’apparence. Alors depuis six mois, salade et viande grillée tous les jours. Mais ça me va plutôt bien, tu ne trouves pas ? Me demanda-t-il, avec les lèvres cul de poule.
- Oui, ça te rajeunit ! Répondis-je

En fait j’avais du mal à avaler son bobard mais après tout, c’était sa peau.

- Ououh ! Tu ne me présentes pas tes amis ? Dit-il soudain, à la limite de l'hystérie.
- Euh... si ! Tiens, lui c’est Tau, un très vieux copain ! 
- Bonjour ! Enchaîna Zéphirin en tendant la main dans un déhanchement de folle exubérante.

Tau fixa le toubib, saisit sa main et la serra très vigoureusement en disant :

- Bonyour ! Yilbert m’a beaucoup parlé de vous.

- Aie ! Ouh, arrêtez, vous me faites mal, Tau ! Se plaignit le doc en ébauchant un sourire malsain.
.
- Et voici Robert Soulier ! Enchaînai-je rapidement pour faire diversion.

Zéphirin se tourna vers le pauvre type et lui présenta ses hommages.

- Je suis Pietr Companov, fabricant de nougat ! Rétorqua Robert d'un ton monocorde.

- Ouh, mais ils sont drôles tes amis, je sens qu’on va bien s’amuser ! Clama Zéphirin tout excité. Et il ajouta :

- Suivez-moi, nous allons prendre un verre ! 

Nous rejoignîmes donc le salon pour ingurgiter un verre de liqueur de Mykonos, nectar réputé dans la Grèce antique pour ses vertus aphrodisiaques. J’en profitai pour demander à mon copain psy comment il comptait s'y prendre pour faire cracher le morceau à ce pauvre Robert. 

- C’est simple, mon Gilou, on va mettre ton Robert sous hypnose, ou plutôt pratiquer une narco-analyse un peu poussée !
- Bon ok, c’est toi le maître ! Répondis-je. 
- Le maître ? Ouh là, là ! Répliqua-t-il en me faisant un clin d’?il.
- Bon on commence ? Demandai-je, impatient.
- Oui mon Gilou, on va y aller !

Nous décollâmes donc les fesses du canapé et nous dirigeâmes, tous quatre, vers la Salle de Soins. Je tenais Robert par le bras pour être certain qu’il ne prendrait pas la fuite, comme un môme chez le dentiste à l’approche de la roulette. 

- Entrez ! Nous dit Zéphirin.
- Tau, pouvez-vous fermer la porte derrière vous, merci ! Ajouta-t-il.

Une fois dans la place, nous posâmes le derrière sur une chaise. Le doc saisit Robert par le bras, l’accompagna jusqu’au divan moelleux et l’invita à s’allonger.

- Allons Robert, détendez-vous ! Attendez, je vais vous masser un peu les cervicales !

Voyant que Zéphirin s’attardait un peu trop sur l’atlas, je dus intervenir d’urgence :

- Alors ? Et ensuite ? Assénai-je.

- Pffff ! Oui mon Gilou, on y va ! Répondit-il, l’air boudeur.

Il se dirigea vers une armoire métallique, l’ouvrit puis en sortit un flacon et une seringue.

- C’est quoi, ça ? Demandai-je.
- Ça, mon Gilou, c’est un dérivé de penthotal ! Cela va me permettre de mettre Robert en état pré hypnotique.
- Ah bon ! Rétorquai-je, sceptique.

Après avoir pompé une dose de produit dans la fiole, Zéphirin planta l’aiguille dans le bras de Robert et inocula la substance. Je me levai puis m’approchai, intrigué. Tau fit de même.

- Bon, il est à point ! Nous annonça le doc avant de commencer son laïus :

- Ecoutez-moi attentivement, Robert ! Vous allez vous détendre, votre corps devient lourd, de plus en plus lourd. Vous êtes détendu, ne pensez plus à rien, faites le vide dans votre esprit. Vous sentez le sommeil vous gagner peu à peu. Imaginez une mer calme qui vous berce . Voilà, à présent vous êtes bien, parfaitement détendu, vous êtes la mer calme. Vous allez vous endormir, vous êtes de plus en plus calme. Vos muscles sont pesants, très pesants. Maintenant vous dormez profondément. Vous dormez…dormez !

- Voilà, mon Gilou, il est prêt, tu peux lui poser tes questions ! Me signifia alors mon pote. 
- Bah, tu me charries, là ! Lui répondis-je

C’est vrai quoi, ces trucs d’hypnose j’en avais vu à la téloche mais c’était truqué, j'en étais sûr

- Dis donc mon Gilou, tu me fais confiance oui ou non ?

Zéphirin semblait sérieux et je finis par lui accorder le bénéfice du doute. Je m’approchai de Robert. Ses yeux s’étaient retournés et on ne voyait plus que du blanc. On aurait dit qu’il s’était fourré des ?ufs durs dans les orbites.

- Vas-y, mon Gilou, tu peux lui demander ce que tu veux, vas-y ! Insista mon copain.

Après quelques secondes d’hésitation je commençai à poser mes questions :

- Comment vous appelez-vous ? 
- Je m’appelle Robert Soulier ! 
- Qui est Pietr Companov ? 
- Pietr Companov est le patron d’une usine de nougat, en Ukraine. J’ai été choisi pour le remplacer ! 
- Le remplacer ? Mais pourquoi ?
- Pour noyauter l’économie. J’exécute les ordres de mon maître ! 
- Qui est votre maître ? C’est Graël ? 
- Oui, mais Graël n'est qu'un maillon de la chaîne, il nous conditionne avant de nous revendre au "Groupe".
- Le "Groupe" ?
-Oui, le "Groupe" est constitué d'hommes d'affaire désireux de s'emparer de la finance mondiale.
Je commençais à y voir plus clair. Graël choisissait des pauvres types pour leur ressemblance avec des patrons d'industrie. Après un bon lavage de cerveau il les revendait au "Groupe" qui plaçait ces mecs à la tête de grandes boîtes, prenant ainsi peu à peu le contrôle de l'économie mondiale, c'était pas con.

- Je peux encore lui poser une ou deux questions ? Demandai-je à Zéphirin.
- Tu as encore trois minutes, mon Gilou ! 

Je continuai :

- Mais comment parvenez-vous à ressembler à ceux que vous remplacez ? Je veux dire pour que la ressemblance soit parfaite !
- Un chirurgien plastique peaufine les détails ! 
- Mais vous, par exemple, comment pouvez-vous parler couramment l'ukrainien ?
- Nous suivons des cours de sophrologie orientée et assimilons n’importe quelle langue en quelques mois ! 

Cette fois, je tenais mon explication, la vieille Nichenfleur avait découvert le pot aux roses et l'avait payé de sa vie. L’affaire était grave !

- Bon, merci doc, j’en sais suffisamment pour faire boucler ces enfoirés ! 
- Oh, de rien mon Gilou ! Dis, je peux garder Robert quelques jours, si tu veux ! Il aurait bien besoin d’un peu de repos, tu sais !

Je connaissais le sens de cette proposition et ne pouvais raisonnablement laisser le pauvre Robert dans les griffes érectiles de Zéphirin.

- Euh…non, là, ça va pas être possible, Robert doit témoigner et je vais l’emmener avec moi ! Répondis-je.
- Et le petit asiatique ? Demanda Zéphirin d’un air suppliant.
- Ah, alors là, à tes risques et périls ! Dis-je en souriant. 
Mais alors que nous parlions, Mike, le compagnon du doc, entra dans la pièce, crotté de la tête aux pieds. Il serrait un ballon ovale sous le bras. On aurait dit un poupon hypertrophié sortant du bac à sable. 

- Bon ben, on va pas s’attarder, hein ! Dis-je brusquement à Zéphirin.
- C’est moi qui vous fais fuir ? Asséna Mike en me regardant de travers.
- Heu, bonjour ! Non… quelle idée ! On doit vraiment y aller, hein, Zéphirin ! Répondis-je en triturant mes doigts comme une vierge en soquettes.

Tau, sentant monter la pression, s’interposa et demanda :
- Il y a un problème, Yilbert ?

A son tour Zéphirin s’approcha et dit d’un ton badin :

- Mais non, aucun problème ! Allez mon Gilou, tu vas te mettre en retard !

Finalement Mike quitta la pièce et je soufflai, soulagé. Je venais de passer à deux doigts d'un coup de crampons dans les gencives. Après ce que j'avais vécu c’eût été ironique.

Zéphirin nous raccompagna à la voiture. 

- Allez mon Gilou, à bientôt j’espère !
- Qui sait, Doc, peut-être un de ces jours, pour faire un petit tour en Rolls ! Lui dis-je en souriant.
- Mais quand tu voudras, mon grand ! Répondit-il en regardant amusé la voiture de Tau.

Finalement nous quittâmes la propriété pour rejoindre Grongeac. Tau devrait nous héberger quelques jours de plus, le temps pour les flics de choper Graël et ses comparses.

Le soir même j’invitai tout le monde au Sanglier Lubrique et, en quelques heures, nous vidâmes une bonne partie de la cave de Rufus. J’étais heureux. Il me suffisait à présent de balancer l’affaire au procureur, je pourrais ainsi regagner ma piaule et couler des jours plus paisibles.
Le lendemain, dès potron-minet, je bondis de ma paillasse en paille de riz et commençai à rédiger la lettre :
« Monsieur le procureur de la république …
……
Veuillez croire Monsieur……
Gilbert, artisan boucher. »

J’expliquai donc toute l’affaire aux autorités, désignant les responsables et détaillant soigneusement les tenants et aboutissants de cette sombre histoire. Bref, je devenais un odieux délateur mais c’était pour la bonne cause.
Une heure plus tard, Tau émergeait. Il traîna ses tongs vers la cuisine et nous concocta une tisane au foie de tigre, boisson revigorante s’il en est. Robert se leva à son tour et ingurgita un bol de la mixture, comme s’il ne lui avait pas suffi de subir un lavage de cerveau et un enlèvement dans les règles. 

Il fallut plusieurs jours d’enquête et quelques coups de flingues pour ramener Graël à la raison. Lui et ses complices furent placés en préventive et n’avaient pas fini de bouffer de la soupe aux cancrelats. Quelques mois plus tard le verdict tomba; Graël, dix ans ferme, Moustache cinq ans. Tous les autres écopèrent de trois ans. Entre temps j’avais pu regagner ma boutique.

Pour commencer je dus me débarrasser de trente kilos de bidoche avariée. Le magasin empestait comme le slip d’un centenaire incontinent. Après vingt litres de Javel et cinquante sacs poubelles, je contemplai, satisfait, le fruit de mon labeur. En ?uvrant j’avais repensé toute l’aventure et me sentais assez fier de mes prouesses. A présent mon stock était réduit à néant, le local brillait comme le cul d’un caniche de concours, alors il me vint une idée ; pourquoi ne pas en profiter pour liquider mon commerce !

Je me sentais désormais l’âme d’un fin limier et le boulot de privé me rapporterait certainement plus que le faux filet ou les basses côtes au rabais. C’était décidé, j’allais troquer mon tablier pour un costar et mon hachoir pour un quinze coups automatique.

Quelques jours plus tard, je parvenais à vendre ma boutique à un mec de Strasbourg, un transfuge de la choucroute qui cherchait un local pour monter une affaire d’informatique. Pour me remettre de toutes ces émotions, je m’offris un petit congé dans un coin perdu de la Creuse. C’était si paumé que même les oiseaux avaient déserté les lieux et je dus me contenter du chant des punaises le soir au fond du lit. Je profitai de ces quelques jours de calme pour arrêter une décision. Après mûre réflexion, Toulouse me sembla être la ville idéale pour monter un cabinet de privé ; le soleil, les violettes et surtout, un des taux de criminalité les plus élevés de France, de quoi traquer l’aigrefin et la gueuse infidèle.

Avant de quitter définitivement les environs je me rendis une dernière fois chez Tau pour lui faire mes adieux. 

- Bonne chance Yilbert et chouviens-toi : Chelui qui ouvre chon parapluie n’empêche pas la pluie de tomber !
- Hein ? Mais ça veut dire quoi ça, encore ? Lui demandai-je.
- Rien, Yilbert, ch’est juste une connerie agiatique !

Et nous éclatâmes de rire. Je le pris dans mes bras et l’embrassai tendrement.

- Au rewoir, mon ami ! Me dit Tau, très ému.

Je montai dans la camionnette, épongeai une larme qui perlait au coin de l’?il et démarrai rapidement.

- Sacré Tau ! Pensai-je en passant la seconde.

Puis je m'éloignai, roulant vers l’horizon rougeoyant et m’enfonçant dans les ténèbres d’une obscure et terrifiante destinée …

Oui, je sais, j’en fais des tonnes ! 

 
FIN
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