L'essentiel de la douleur humaine
 
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 Gilbert mène l'enquête (3)

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Rodes (nurtapa)
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MessageSujet: Gilbert mène l'enquête (3)   Jeu 11 Jan - 9:58

Là, il y avait un os. Jusque là, j’avais eu de la chance mais je devais me faire une raison, j’étais cuit. Alors, plutôt que de laisser à Moustache le plaisir de me dépecer, je me résignai à quitter le monde et ses tumultes. D’un pas de pénitent recueilli, je descendis à la cave pour récupérer une vieille corde, trois mètres de chanvre de marine, douze brins tressés par des vierges caucasiennes, je l’avais récupérée sur l’épave d’un torpilleur russe. Avec ça, je ne pouvais pas me rater. J’allais enfin vérifier la légende sur l’érection du pendu.

Je choisis de fixer la corde au lustre du salon, le chef-d’?uvre d’un compagnon ébéniste ; quatre vingt kilos de tek massif, frises sculptées au ciseau à main, représentant la vie quotidienne des moissonneurs de colza au dix huitième siècle. A l’époque, pour fixer le luminaire, on avait dû couler deux cents kilos de ciment armé dans le plafond. Au moins, j’étais sûr qu’il supporterait mes cent quatre vingt livres de mélancolie. Il ne restait plus qu’à faire un n?ud de pendu.
Un n?ud ? ! ? Mais oui bon sang, Jean-Marc !
Oui, Jean-marc ! Je l’avais connu aux louveteaux. Il m’avait appris comment foutre le feu à un hospice avec deux bouts de bois. Avec lui Davy Crockett n’avait qu’à bien se tenir, il connaissait tous les secrets de la survie en forêt et aurait pu te construire une réplique du Panthéon à l’échelle un, juste avec des tiges de noisetier. Pour les n?uds il n’avait pas son pareil et face à lui, en d’autres temps, Houdini aurait perdu de sa superbe ; il te l’aurait saucissonné façon "rôti de porc à l’ancienne".

Mais surtout Jean-Marc avait un don !

Si t’avais codé le hit parade des chanteurs à thème dans un extrait du Coran, il t’aurait sorti tout ça, les doigts dans le pif, avec pourcentage des meilleures ventes de disques dans le Cantal. Un jour, on lui avait lancé un défi ; on lui présenta un message crypté par Bluespring, l’ordinateur des services secrets bulgares. Il s’agissait des recettes de cuisine traditionnelles du sud de la France dans les années cinquante. En cinq minutes il nous expliquait les bienfaits de la ciboulette dans le cassoulet et l’art de déglinguer un poulet des Landes d’un coup sur la nuque.
Pourtant, Jean-Marc avait eu quelques soucis. Une fois, il avait bouffé deux cents grammes de granulés anti-taupes, croyant qu’il s’agissait de «crottins au miel doux », célèbres friandises du nord de l’Espagne. Malgré le lavage d’estomac le produit eut le temps d’attaquer la cervelle et, depuis ce jour là, le pauvre vieux tremblait. Il aurait pu bosser comme shaker au « Banana club »ou « extracteur de semence à la Banque du Sperme ». Si tu lui avais mis une calebasse dans la main, il t’aurait joué « mambo sous les tropiques », façon Fidel Castro.
A présent, il vivait dans une clinique spécialisée, à dix bornes d’ici, et passait ses journées à rejouer les plus célèbres parties d’échecs de Kasparov. Le pire c’est qu’il arrivait à gagner.

- Ok, demain j’irai lui rendre une petite visite ! Me dis-je en balançant la corde par terre.

Il fallait quand même finir la nuit et je décidai de ressortir mon sac à viande, un duvet en eider véritable, spécial polaire. Avec ça t’as l’impression de replonger dans le ventre de ta maman. Je m’installai confortablement à la cave, derrière une tonne de bois fraîchement débité. Ici, au moins, on ne viendrait pas me chercher. Je passais la nuit à me retourner, rêvant que Moustache et Gédéon rigolaient pendant que je m’enfonçais dans une fosse septique. Ensuite je me mariais avec la vieille Nichenfleur et avais choisi Frida comme témoin. J’eusse préféré l’inverse mais les rêves, ça ne se commande pas.

Au petit matin je finis par émerger. J’étais encore en vie et, rien que pour ça, j’aurais bien épousé la doyenne des lépreuses afghanes. Sans perdre de temps je m’habillai et fonçai vers la camionnette.
Merde ! Constatai-je
Moustache était là, discutant avec deux pingouins en costard, les choses se compliquaient. Mais pas si con le Gilbert ! Je m’étais offert, quelques mois auparavant, un vélo tous terrains avec vingt deux vitesses au guidon, cadre en alu, crampons antidérapants, une promotion de fin d’année. Je récupérai donc la bécane dans l’abri de jardin. Il me suffisait de franchir le grillage et hop, à moi les grands espaces !

Je m’exécutai et me retrouvai, ainsi, pédalant sur la départementale direction le Château des Grands Ducs. En effet c’est là que résidait Jean-Marc, une clinique ultra moderne trônant au beau milieu de cinquante hectares de bonne terre. Au bout de trois bornes je commençai à souffler comme un bison asthmatique. Cinq étapes plus loin je n’avais toujours pas le maillot jaune et ressemblais à un beignet de crevettes nageant dans son gras. Mais aucune importance, j’étais arrivé.

C’était l’heure de la promenade du matin et le parc était plein de malades. Je tentai de me frayer un chemin, repoussant tant bien que mal quelques mémères en peignoir de bain. Au bout de cinquante mètres de lutte sans merci, j’arrivai enfin dans le hall. Selon les dires de l'infirmière de garde, Jean-Marc était dans sa chambre, deuxième étage, au fond du couloir. On l’avait privé de sortie parce qu’il avait tenté de violer Joséphine, une octogénaire parkinsonienne ; il fallait le comprendre, depuis vingt ans il n’avait pas goûté aux joies de l’amour !

- Chambre vingt deux, j'y suis ! Me dis-je.
Je frappai.

- En... en... en…trez ! Répondit-il, d’une voix chevrotante.

Il était assis devant son échiquier, la tête entre les mains. L’ensemble bougeait comme un chalutier par gros temps, je commençais à ressentir le mal de mer.

- Salut, Jean-Marc ! Lui dis-je en souriant.

Il me reconnut sans peine et se leva pour me serrer la main, j’eus l’impression de saisir le manche d’un marteau piqueur, c’était pathétique. Le pauvre bougre me souriait mais ses lèvres tressautaient. Ses dents,on aurait dit un clavier de piano dans un film des Frères Lumière, je te vois, je te vois plus...! Il m’invita à boire le coup et sortit, pour l’occasion, deux gobelets en carton et une bouteille de Vichy. Après tout, ça ne pouvait pas me faire de mal après mes exploits sportifs. Finalement il m’offrit de poser le lard sur son lit. Je sortis le papier et lui tendis.

- Tiens ! Lui dis-je.  Regarde ça ! C’est une liste de noms, il existe certainement une corrélation entre eux, qu’en penses-tu ? 

Je préférais tenir la feuille pour être certain qu’il la verrait correctement. Mais curieusement quand il lisait, il ne tremblait presque plus. Un moment je faillis même remercier la Vierge pour prodige inespéré. Au bout de vingt secondes, montre en main, il me regarda puis m’annonça :
- En... en...fan...fan...tin ! 
- Impossible ! Me dis-je.
Non, il ne pouvait avoir trouvé si vite. Et pourtant... il me révéla le secret de l’énigme:
Tous les noms de la liste correspondaient parfaitement aux acheteurs d’un ouvrage intitulé « Ils Reviendront », un bouquin écrit par Graël, guru d’une secte apocalyptique qui campait dans la région.
- Une secte ! M’écriai-je. 
- Merci de tout c?ur, merci ! Tu me sauves la peau, mon vieux Jean-Marc ! Dis-je à mon ami.

Je lui aurais bien roulé un patin mais le temps m’était compté. Je dévalai les escaliers. Les malades avaient rejoint leurs cellules, je pus ainsi retrouver rapidement mon vélo et l'enfourchai sans tarder.

- Bon sang, comment trouver l’adresse de la secte ? Pensai-je soudain.

Je décidai alors de rouler jusqu’à la ferme la plus proche. Une fois rendu, je questionnai le paysan. Après deux tartines à la terrine de pintade et trois verres de rosé abrasif, je repartis l’adresse en poche.

- Accueillants les indigènes, dans ce coin ! Me dis-je en décollant, de la langue, un bout de pâté coincé entre deux dents.
D’après le fermier cette secte était bien connue des riverains. On parlait de lueurs étranges, d’incantations terrifiantes, d’orgies démoniaques. Je devais me rendre à Souillac sur Beaudron. La secte avait acheté tout le village et, encore d’après le fermier, les adeptes attendaient la venue des extra terrestres qui devaient sauver le monde et les transporter sur une autre planète. Et un aller simple pour les étoiles, un ! La réalité dépasse parfois la fiction.
Au bout d’une heure et quinze bornes, j’aperçus enfin le village et ralentis un peu. Il fallait trouver un endroit sûr d’où je pourrais observer les us et coutumes des habitants. Je choisis de m’engouffrer dans un bois, laissant ma bécane à l’orée.

- Ah, la belle époque ! Les cabanes dans les arbres, l’odeur de l’humus ! Pensai-je en fermant les yeux quelques instants.

Puis, je repris ma marche et débouchai finalement dans une clairière. Houa ! Je me trouvais à vingt mètres à peine de la première baraque, certainement la cuisine, ça fumait dur.
Mais soudain j’entendis une clameur venant de la droite. Je retournai dans le bois et me dirigeai vers le bruit. Les cris se firent plus nets. Au bout d’une centaine de mètres, je risquai un ?il à travers un fourré.
Ca alors ! Me dis-je, interloqué.
 
On aurait dit la piscine municipale pendant un congrès de nudistes. Il y avait là une soixantaine de personnes, toutes à poil, hommes, femmes, enfants. Ils formaient un cercle immense et pataugeaient dans une sorte d’étang verdâtre. Je les entendis clairement chanter des psaumes, comme à la messe, mauvais souvenir ! Je contemplais ainsi ce spectacle quelques minutes. J’en avais vu des émissions sur les sectes, mais là c’était pas pareil, ils étaient tous bien vivants, en trois dimensions, pas de truquage possible. Brusquement, il me vint une idée. Puisque tout ce petit monde faisait trempette, ils avaient certainement laissé leurs vêtements quelque part et qui dit vêtements dit portefeuilles.

- Voilà une belle occasion d’en apprendre un peu plus sur ces branques ! Pensai-je.

Habituellement je suis quelqu’un d’honnête et, si l’on excepte quelques coups de tronche au bal des rosières, je suis aussi d’un naturel pacifique, mais là c’était ma peau que je risquais et j’aurais pas misé dix balles sur moi au Loto des Artisans. Le village semblait désert, où ces fêlés avaient-ils pu se désaper ? Une fois de plus j’eus de la chance. Un retardataire, arborant un sourire angélique, sortit d’un préfabriqué et se mit à galoper vers la troupe joyeuse.

- Mais…je connais ce type ! Pensai-je. C’est pas possible, on dirait Moustache ! 

Oui, c’était bien lui ! Un mètre cinquante, quatre vingt kilos de lard à barder, des cuisses de porcelet, on aurait dit un pâté en gelée échappé de sa terrine, c’était odieux. Pourtant, les autres semblaient ravis de l’accueillir et il se joignit au grand cercle d’amour. A présent, je savais où chercher. Je contournai le village, arrivai derrière le local et jetai un coup d’?il par la fenêtre.

- Gagné ! Me dis-je.

Il y avait là-dedans de quoi habiller une caserne de légionnaires. Pas le choix, je devrais casser un carreau pour entrer. Je regardai autour de moi et finis par dégoter un bout de branche cassée. J’allais devoir refaire le coup du bélier. Je ne m’étais pas amusé à ça depuis longtemps ; la dernière fois, ça devait être pendant un match de volley des benjamines. Ah, il fallait se les faire les carreaux de leur vestiaire !
Enfin, revenons sur Terre. Je me lançai. 
Toc ! 
- Zut, raté !
Cling !
- Ouais, c’est bon ! J’espère que personne n’a entendu ! Pensai-je, un peu inquiet.

Je passai la main à l’intérieur, tournai la poignée de la fenêtre et finis par entrer dans la pièce. L’odeur ? Un mélange de sueur d’haltérophile et de Munster bavarois. Je commençai à fouiller les poches et à piquer les portefeuilles. Quelques sacs à main jonchaient le sol mais je n’avais pas le temps de les ouvrir.
- Et de un, et de deux, et de trois... ! Comptai-je.
Ah ! C’était plus facile que la cueillette des framboises ! Mais soudain j’entendis un cri venant de l’extérieur.
- Alarme ! Alarme ! Criait un homme. Il ne semblait pas de bonne humeur.

Dans le doute, je serrai mon butin contre moi et, après franchissement de la fenêtre, détalai dans le bois, tel le Yeti à l’heure des sorties de bureaux. Au bout de dix mètres je m’aperçus que j’étais coursé par un grand blond : visage anguleux, cheveux en brosse, le type « teuton enragé ». Par bonheur, il trébucha sur une souche et je pus m’enfuir tranquillement.

Je décidai de m’éloigner suffisamment et, parvenu à l’orée du bois, récupérai mon vélo puis roulai durant plus d’une heure. J’avais fourré les portefeuilles dans mon pantalon et chaque coup de pédale me rappelait aux dures réalités de l’anatomie masculine.

Au bout de quelques bornes j’échouai dans un bled, Trouduq les Vignes, un lieu-dit, mais il fallait le dire vite ! Trois baraques, une épicerie en ruine, pas même un pépé sur un banc, plutôt froid comme accueil. Enfin, l’endroit était assez calme et je décidai de m’y reposer un moment. Mon estomac commençait à jouer l’essoreuse, il fallait trouver de quoi croûter. Mais avant tout, je devais jeter un oeil sur les papelards des « enfants du ciel ». Je me rendis au milieu d’un champ et commençai à éplucher tout ça.

Alors, un peu de pognon, des cartes bleues... ! Je mis quelques biftons dans ma poche pour préjudice moral. Voilà ! J’avais tout vidé et me retrouvais avec trois cartes d’identité, laissant le reste traîner par terre, les vautours s’en chargeraient.

Première carte :
Maxime de Broutenfouin, quarante balais, consultant en protocole pour parvenus. 
Manoir des Echauguettes, Aigredoux les Souches.
- Ah ! Il y a du beau monde chez les Vagabonds de l’Espace ! Pensai-je.
Deuxième carte :
Alphonse Boudoir, cinquante deux ans, technicien en salubrité publique. Balayeur, quoi ! 
Troisième Carte :
Robert Grenouillard, quarante cinq printemps, inspecteur à la DGSE.
-.Merde, une taupe ! Me dis-je.  
Je regardai à nouveau la première carte; Maxime de Broutenfouin, j’étais certain d’avoir vu ce nom quelque part. Instinctivement, je fouillai ma poche et saisis la liste des disparus. C’était bien ça, ce cher Maxime y figurait en bonne place. Mais alors…ces enlèvements n’avaient peut-être jamais eu lieu. Bon ! Je ne pouvais plus rentrer à la maison. Avec ce Robert Grenouillard, je devais m’attendre à subir une « Ventouse norvégienne ».
« Ventouse norvégienne » : méthode consistant à espionner quelqu’un en se relayant toutes les heures, le climat norvégien ne permettant pas de rester immobile plus longtemps. Je ne pouvais plus bosser en franc tireur, il fallait trouver de l’aide.

- Voyons ! Pensai-je.

Je fis l'inventaire de tous mes anciens copains. Un mec pas trop con, courageux, serviable... il ne restait pas grand monde.
Jean-Pierre la Vipère :
Deux mètres, quarante cinq kilos, un diplôme d’infirmier psychiatrique. Il avait fait ses armes à l’hôpital de Rennes sur un arrivage d’autistes tchétchènes, aucun survivant !
Auguste le Juste :
Il était pas mal, à l’époque, mais avec son arthrose il n’aurait même pas pu déterrer une laitue.
Tau le Marteau :
Croisement entre un japonais et une vietnamienne, expert en arts martiaux, efficace, silencieux.
Allez, va pour Tau ! Décidai-je.
 
Je l'avais connu dans un bal du samedi soir. Tout se déroulait bien en apparence, l’orchestre jouait des vieux classiques de Musette. Tau avait levé une gonzesse et l’édifiait sur la fabrication artisanale des nems à la « Défense ».
Mais depuis une heure déjà la bande à Tony traînait ses guêtres dans la fête. Ils avaient pillé trois buvettes, et pour mesurer leur taux d’alcoolémie il eût fallu inventer un nouveau test breveté. C’était un peu comme un troupeau de moutons sur la pampa, après leur passage rien ne subsistait. Ils avaient déjà dégommé le caissier des autos tampons, une marchande de gaufres et le squelette du train fantôme.

Il faut dire que Tony et ses potes, n’ayant pas encore saisi les subtilités du "pas de deux", avaient pour habitude de se castagner avec des bandes rivales, les bals et fêtes locales leur tenant lieu de terrain de jeu. Ce soir là ils devaient affronter les « Chiens Puants », une horde de Toulouse, mais les lâches s’étaient décommandés au dernier moment, alors, pensez donc, Tony était sur les nerfs.
Tau apparaissait comme une proie facile : un mètre quarante, trente kilos après un gueuleton, un sourire de communiante. Tony et sa bande l’encerclèrent :
- Dis donc, chinetoque, elle est bonne ta copine, tu nous la prêtes ? Dit Tony en se retournant vers ses copains hilares.

Tau garda son calme et continua à siroter son lait fraise. Tony, lorgnant ses complices d’un air prometteur entreprit à nouveau l’Asiatique.

- Eh, petit ! Paraît que les chinetoques, y zont le chibre comme un vermicelle, tu nous montres ? 

Tau posa tranquillement son verre et, levant la tête vers Tony, lui répondit calmement :

- Le petit vermisseau ne craint pas le rat musqué ! 

Il commença alors une chorégraphie digne de Patrick Dupont avant son accident puis, dans un geste aussi rapide qu’élégant, balança une mandale à Tony qui s’écroula sur le sol; il ne bougeait plus. J’avais déjà vu ça dans des films de Bruce Lee, mais jamais en vrai, ça fait tout drôle.

Soudain Grastriple, le bras droit de Tony, s’approcha de Tau puis, au moment de le saisir, reçut un coup de latte dans les gencives et cracha trois dents dans la poussière. Du coup, le reste de la bande repartit et, pour se venger, ils massacrèrent un Portugais en retraite qui accompagnait sa petite fille aux chevaux de bois.

J'étais sur le cul. Après avoir retrouvé mes esprits, je m'approchai de Tau et lui dis :

- Super ! Je peux vous payer un verre ? 
- Ye veux bien ! Répondit-il 
Bref, depuis ce jour je le voyais régulièrement. 
Je repris donc mon vélo et me dirigeai vers Grongeac. Tau y possédait une salle d’entraînement et donnait des cours de méditation transcendantale à des cadres stressés et des ménagères de plus de quarante ans. J’en avais plein les guibolles. Depuis le matin, j’avais bien dû me farcir l’équivalent de Paris Roubaix. Enfin, j’espérais me reposer chez Tau ; quelques postures du lotus viendraient bien à bout de ma fatigue.

- Nous y voici ! Pensai-je, soulagé.
"  CHEZ TAU, ARTS MARTIAUX ET BOUDDHISME ZEN "
J’entrai dans la salle.
- Ouh, ouh...tu es là ? M’écriai-je.

Je profitai de mon attente pour contempler une collection de katanas. Katana : sabre japonais, arme privilégiée des samouraïs. Les murs en étaient couverts. A l’époque j’avais bien commencé le judo, gagnant même une médaille d’argent à une compète, mais je dus arrêter par manque de motivation. J’avais en effet remarqué qu’un couteau de survie faisait plus de dégâts qu’un balayage aux pieds ou un Tai-otoshi. Alors pourquoi faire compliqué !

La porte du bureau s’ouvrit et Tau apparut. Il n’avait pas changé et, à part quelques rides de sagesse, il semblait bien portant. Il arriva à ma hauteur, enfin, avec trois têtes en moins.
- Bonyour, Yilbert ! Me dit-il.
Il me tendit la main. Je fis gaffe car un jour, un premier avril, il avait expérimenté sur moi une nouvelle prise et j'avais dû me frotter le bras au Synthol pendant une semaine. Il avait cru bon d’ajouter :
- Poichon d’avril !
Enfin ! Il semblait dans de plus saines dispositions et m’invita à boire un thé sur le tatami (carpette moelleuse permettant de chuter en toute quiétude ). Je me déchaussai avant de m’installer solennellement sur le tapis. Tau cria un truc, du genre « Kuaiie » et Kiko apparut, portant un plateau.
Kiko était une réfugiée cambodgienne, Tau l’avait prise sous son aile et tous deux coulaient des jours heureux, garants de traditions asiatiques séculaires. Je n’osais plus parler. Kiko exécutait la cérémonie du thé et je me serais bien gardé d’intervenir. Après dix minutes de facéties initiatiques, je pouvais enfin en placer une.
- Tau ! J’ai besoin de ton aide, j’ai de très gros problèmes ! Dis-je en fronçant les sourcils.
- Raconte-moi cha, Yilbert ! Répondit-il d’un air attentif.

Je lui contai mon histoire et, entre deux épisodes, profitai de ce répit pour demander à mon hôte une miche de pain et un bocal de sushis au vinaigre ; ça vaut pas le magret fumé mais ça cale quand même un brin. A la fin de mon récit je restai suspendu à ses lèvres, espérant un conseil avisé. Il se contenta de dire :

- Quand le brin d’herbe cache l’éléphant, il faut couper le brin d’herbe !

J’attendis la suite mais rien ne venait, alors, pour ne pas sembler incorrect, j’acquiesçai mais pensai au fond de moi :

- Ah, ces Jap’s et leurs formules à la con !
J’eus même un léger doute sur sa santé mentale. Après quelques secondes,Tau se leva et ajouta :
- A préyent, ye dois m’entraîner, veux-tu te yoindre à moi ?

Je ne voulus pas le vexer et acceptai sa proposition; après tout il serait toujours bon de connaître quelques coups de maître ! Il me refila un vieux kimono. J’eus l’impression d’enfiler un costume de poupée. Le futal remontait jusqu’aux genoux et la veste me serrait comme un tutu sur un b?uf de concours. Tau me laissa un instant et réapparut avec une brouette pleine de briques.

- Ca y est, il est bon pour la cure de sommeil ! Pensai-je.
Il plaça trois parpaings sur le tatami et me dit :
- Vas-y ! 
- Hein ? Répondis-je.
- Oui, Yilbert, détruis-les avec la main ! Ajouta-t-il.

Bon, c’est vrai, j’avais déjà éclaté quelques arcades sourcilières, assommé un lapin qui bouffait mon cresson mais des briques ! Après tout elles ne m’avaient rien fait ces briques ! Voyant mon hésitation, Tau se dirigea vers les parpaings, poussa un cri de « castrat ménopausé » et, de la tranche de la main, explosa l’ensemble. Ensuite, il fit un genre de rot et revint vers moi. On aurait dit qu’il sortait d’un sauna thaïlandais avec option massage. Il était détendu, calme comme le bain d’un noyé.

Ainsi, nous continuâmes mon initiation. Il m’enseigna l’art des shurikens, des étoiles en ferraille ; avec ça, tu pouvais transpercer un ninja colérique à dix mètres. Au bout d’une heure de nunchaku, yoga tantrique et kung fu Shaolin, je pus enfin passer à la douche. Tau n’aurait pas été un ami, j’aurais porté plainte pour coups et blessures, cinq hématomes, un torticolis, un coude semi-luxé.
Moi qui suis plutôt adepte d’une flexion pour sortir du lit et une autre pour m’écrouler dans le fauteuil, j’étais atteint du syndrome de Kief, autrement dit "le surmenage" !
 
Je passai ainsi le reste de la journée avec mon ami. Pourtant si je pouvais compter sur lui pour la castagne, je compris vite que pour résoudre l’énigme je devrais plutôt me fier à ma matière grise. Je décidai donc de regrouper un peu mes idées.

Pour en arriver à trucider la vieille Nichenfleur, les instigateurs de tout ça ne s’étaient sûrement pas contentés de piquer un sac de billes chez le droguiste. L'affaire était des plus sérieuses. A nouveau j’étais coincé, comme un sanglier dans un piège à ours.
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