L'essentiel de la douleur humaine
 
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 Gilbert mène l'enquête (2)

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Rodes (nurtapa)
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MessageSujet: Gilbert mène l'enquête (2)   Jeu 11 Jan - 9:57

Où allais-je orienter mes recherches ? Pour souffler un peu, je décidai de finir le tricot en kit que j’avais commencé, deux ans auparavant. Je sais, je me suis fait avoir, ils avaient le même tout fait à Mammouth. Enfin, il n’y a que ça qui me détend. Au moment d’attaquer la manche droite, je pris conscience que j’étais dans une impasse. J’aurais pas aimé qu’une bande de délinquants juvéniles me tombe sur la couenne. Mais puisque le créateur m’avait donné un cerveau, je décidai de le débrider. Habituellement, pour me chauffer les neurones, je faisais des mots croisés force trois. J’avais même failli participer à un concours, il y a dix ans, mais ils m’avaient coincé au contrôle anti doping.

- Bon dieu, mais c’est bien sûr ! Pensai-je brusquement.

Puisque feue madame Nichenfleur s’occupait d’enlèvements, il me suffisait d’enquêter sur les rapts récemment répertoriés. Oui, je sais... je m’étonne moi-même ! Mais comment moi, simple boucher, pourrais accéder à des informations classées « top-secret » ?

- Au fait, j’y pense, y' a Gédéon ! Me dis-je.

Oui, Gédéon, un ami de trente ans. Nous étions en classe ensemble, à l’école primaire. Pendant que je paluchais Janine, la fille du maire, lui étudiait la répercussion des pets de pucerons sur la couche d’ozone, une vraie tronche. A présent, il était tête pensante à l’usine de poulets. Il avait inventé une machine qui comptait les plumes. Tu mettais la poule dans son truc et hop, ça te disait combien elle avait de plumes. Balaise ! Inutile mais balaise ! 

Bref, la situation se débloquait. Je commençais à me prendre au jeu et Columbo pourrait bientôt se mettre au modélisme ou visiter l’Acropole dans un car de Japonais hilares. Ah, sacré Gédéon ! A l’époque il était enfant de ch?ur, à l’église du coin. Ce con avait appris la Bible par c?ur, il en savait plus que le curé, curé qui, entre parenthèses, m’avait foutu une baffe parce que je lui demandais comment la Vierge avait pu avoir un môme. Ouais, c’était quand même la bonne époque.

- Allez, j’appelle Gédéon ! Décidai-je.
- C’est quoi son nom déjà ? Un truc en « o »… Lesgrelots ! Ah, c’est bon quand la cervelle elle tourne comme ça, une vraie Rolls !

Je pensai qu’à cette heure de la journée, le bon Gédéon devait marner à l’usine. Je composai donc le numéro et tombai sur une starlette frustrée qui ne pouvait à la fois articuler au téléphone et pomper la sève du contremaître. Je décidai donc de me rendre à la fabrique. Ah ! C’est sûr, cette bâtisse ne figurait pas sur les guides touristiques. Un amas de tôles rouillées surplombait un des plus grands terrains vagues de la planète. Non loin de là, des gitans avaient installé leur campement, la légende des « voleurs de poules » prenait tout son sens.

J’arrivai au portail. On se serait cru à la Prison de la Santé aux heures creuses. Un vigile qui devait bien peser autant qu’une famille de phacochères rassasiés s’approcha de moi. Un chien baveux l’accompagnait. On se sent très seul chez les vigiles alors, on cherche un compagnon de jeu. Je m’apprêtais à poser ma question en langage des signes quand il me dit :

- Bonjour, cher Monsieur, puis-je me rendre utile et satisfaire votre requête ? 

Le con, il m’a cloué ! Comme quoi, les apparences ! Le gorille m’accompagna jusqu’au bureau d’étude. Je m’attardai un peu en chemin. C’est vrai, je bouffais du poulet industriel mais ne m’étais jamais demandé comment on le fabriquait. C’est simple, on prend une famille de poulets… ouais, ils sont moins stressés quand ils sont en famille, on les met sur un tapis roulant et ils disparaissent sous des flasques en caoutchouc. Ils ressortent dix mètres plus loin dans des barquettes en polystyrène. Emballez, c’est pesé ! C’est quand même grand la technique !

Finalement, j’arrivai au bureau d’étude. Je me sentis un peu niais, au milieu de tous ces « cerveaux ». Ils portaient tous des blouses blanches et leurs noms étaient épinglés sur la poche, des genres de pin’s, quoi. Même les noms je ne les comprenais pas, des trucs en « ski », « ein », « der », bref, ça fleurait le travail clandestin.

Le vigile m’indiqua le bureau de Gédéon puis me quitta, non sans avoir exécuté une révérence que Louis XVI n’aurait pas reniée, du fond de son panier à têtes. Malgré une carrure de rugbyman accompli, je suis quelqu’un de très sensible et il n’est pas rare que je verse une larme en écoutant Drucker parler des milliardaires anorexiques. Ainsi, je ne pouvais contenir mon émotion ; j’allais revoir mon poteau, Gédéon le magnifique. J’ajustai mon jean, recoiffai ma houppette… non, Tintin, c’est pas moi, puis frappai à la porte.
- Entrez ! 
J’entrai. Gédéon me tournait le dos, il semblait très concentré sur sa tâche.
- Salut, Gédéon ! Tu me reconnais ? 

Il fit tourner sa chaise à roulettes dans un geste non dénué d’élégance puis me regarda, dubitatif. Allait-il me remettre ? Non ! Me remettre ça veut pas dire ça, vous avez quand même l’esprit mal tourné ! Pauvre Gédéon, il ne s’était pas arrangé. Déjà, à l’époque, on l’aurait fourré dans un sac à patates et jeté à la baille, il aurait trouvé moyen de faire crever les goujons. Je n’osais pas m’approcher de lui, il était peut-être contagieux. Mais, la force de l’amitié n’étant plus à démontrer, je décidai de lui tendre la main. Il se leva et fit de même, enfin, si on peut dire ; je ne suis pas spécialiste en anatomie mais j’ignorais s’il me tendait une main ou un f?tus de calamar. C’est ça, les intellos, tout dans le cervelas.

- Alors, mon vieux ! Ca te revient ? Lui dis-je.

Je ne croyais pas si bien dire car lorsqu’il ouvrit la bouche pour répondre, je compris qu’il avait bouffé une pizza aux anchois et deux tartes à la mangue.

- Bon, parlons peu, parlons bien ! Ajoutai-je sans tarder.

Je le pris par l’épaule, comme on saisit un nouveau-né, après tout, il pouvait encore servir.

- Voilà ! Commençai-je. Je viens te demander un coup de main ! Il me faudrait des renseignements confidentiels sur les enlèvements de ces derniers mois. Tu pourrais m’aider ? 
- Ouh ! Alors là, je ne sais pas, c’est illégal ! Répondit-il

Le grand mot était lâché, «illégal», lui que la nature avait fait payer pour les autres, il trouvait ça illégal. Je dus, une fois de plus, mettre en marche ma turbine cérébrale.

- Voyons ! Pensai-je. Il a bien une faiblesse ce résidu de vide-ordures...et si je lui offrais une pouffe !
Il y avait, dans la région, une honorable maison où de jeunes femmes s’adonnaient à l’expérimentation animale sur les autochtones.,Je connaissais bien Frida, la maîtresse des lieux, une bourguignonne renégate qui avait dû fuir son terroir après le meurtre d’un député. Elle maîtrisait parfaitement la flagellation assistée, la fessée eucharistique et les bains de siège à la cire chaude. Et puis, ce brave Gédéon avait bien une tête à se faire écraser le pif sous des escarpins. Je me décidai à aborder le sujet.

- Dis-moi, mon Gédé, ça te plairait de faire une petite virée avec moi, ce soir ? 
- Je suis désolé j’ai encore du travail, une autre fois, peut-être ! 

Alors là, je n’y croyais pas. Non content d’être « nominable » aux Oscars des erreurs de la nature, il allait rater l’occasion de se faire langer par les plus belles nanas du comté. Je devais à tout prix le convaincre.

- Ecoute, mon vieux, tu ne peux pas refuser, j'ai déjà réservé une table pour deux, au Sanglier Lubrique, tu ne voudrais pas me vexer ? 
Je me plaçai devant lui. Sa tête arrivait péniblement à hauteur de mon buste. L’argument fut convaincant puisqu’il finit par céder.

- Allez ! Lui dis-je. Je passe te prendre ici à dix huit heures, ok ? 
- D’accord, mais je dois être de retour à minuit au plus tard, il faut que je change les couches de Maman ! 

Je m’empressai de regagner le parking et jetai un dernier coup d’oeil au vigile aristo, curieux personnage ! Il fallait à présent téléphoner au plus vite à Rufus, le patron du Sanglier Lubrique.

Rufus ! Encore un personnage, celui-là ! Il habitait au pays depuis trois ans et avait repris une ancienne auberge avec sa femme. Il avait vécu durant cinq ans dans une tribu cannibale d’Amazonie. Les plus folles rumeurs couraient sur lui. C’est vrai, quand on y pense, comment avait-il pu survivre aussi longtemps entouré de féroces anthropophages ?

Rufus avait une passion, il collectionnait le « sang ». Certain possèdent une cave regorgeant de grands crus, lui empilait de petits flacons de sang sur des étagères métalliques. Il en possédait de toutes sortes, de toutes les époques. Freud aurait bien fait un détour, en allant acheter ses cataplasmes à la moutarde, pour jeter un oeil averti sur ce quidam. Moi, le sang, ça me connaît, je patauge dedans du matin au soir alors, pensez donc, quelle meilleure occasion de lier connaissance.
J’avais eu la chance de voir sa collection, c'était impressionnant. Il se vantait de dix mille fioles. Cela allait du sang de rat sibérien à celui d’une grand-mère acariâtre, pour finir par les règles d’une gazelle australienne. Ah, c’était vraiment un passionné ! C’est rare, de nos jours !

Voilà ! La table était retenue et je n’avais plus qu’à tuer le temps jusqu’au rendez-vous. Du boulot, je n’en avais pas trop. Depuis la vache folle mes ventes avaient chuté de façon spectaculaire et, pour survivre, je m’étais résigné à donner, de temps en temps, un coup de main à Vladimir, un immigré ukrainien qui traficotait dans le textile. Il récupérait des vêtements usagés dans son bled d’origine, euh...Tcherno…, je ne trouve plus le nom exact. Enfin, bref, il transformait tout ça en brassières et vendait sa camelote sur les marchés. 
C’était curieux, à chaque fois que je l’aidais à décharger un camion, ma montre tombait en panne. C’était pourtant une Rolex de chez Tati avec affichage des cours de la bourse et cadran clignotant ; de temps en temps, elle donnait aussi l’heure. Quand je l’avais achetée, on m’avait dit que c’était imparable pour draguer en boîte. Mais aujourd’hui, les femmes ne sont plus ce qu’elles étaient. A l’époque, il suffisait d’un tube de dentifrice décapant, d'une bonne eau de toilette et hop, ça roulait ! Aujourd’hui, si t’as pas la Porsche avec night club intégré, tu peux toujours retourner chez ta mère. Alors, pensez donc, avec ma camionnette « Gilbert, boucherie au détail. »
Moins le quart, il était temps d'y aller. J’arrivai pile poil à dix huit heures. C’était la sortie des usines et j’assistai au spectacle d’ouvriers exténués poussant avec peine de vieilles  mobs rouillées. Oui, je sais, je la joue « mélo» ! Une fois dissipée la nuée de travailleurs, j’aperçus Gédéon, planté sur le trottoir. Il tenait un gros sac d’écolier, son pantalon effleurait avec peine le haut des chaussettes. On aurait dit Jerry Lewis dans ses pitreries. J’arrivai à sa hauteur et l’invitai à grimper dans la camionnette. Il me fit un sourire de fin de journée et je démarrai rapidement.

- Alors, Gédé, bonne journée ? 
- Oui 

Il n’était pas très loquace. Je décidai donc d’allumer la radio et tombai sur mon émission préférée : Photo mateur. En voici le principe : Les mecs vont dans la rue avec un appareil photo et ils te tirent le portrait, à ton insu. Une semaine plus tard, ils décrivent les vêtements que tu portais ce jour là et, si tu te reconnais, tu les appelles au téléphone. Moi, je ne change jamais de vêtements alors j’ai toutes les chances de gagner ; pas con le Gilbert ! Non, vraiment, c’est sérieux ! On peut gagner une photo dédicacée d'Arthur et le droit d’accompagner Bruel quand il fait ses courses, mon rêve !

Voyons ? Tailleur Chanel et bottes en caoutchouc ! Merde, c’est pas moi, tant pis ! J’éteignis le poste. De toute façon, nous étions rendus.

- Eh, Gédé, tu connais le Sanglier Lubrique ? 
- Non !

Remarquez, je n’étais guère étonné. Ce brave Gédé avait plutôt un look à bouffer des croûtes de lépreux (autre nom donné aux chips) en regardant les frères Bogdanov. Moi, j’étais assez porté sur la bonne chère et puis ça ne pouvait pas faire de mal à cette face de PQ de goûter un peu aux plaisirs de la table. Il était un peu tôt et la salle de restaurant était vide. Nous nous plaçâmes près de la fenêtre. Je poussai le chandelier sur le côté. Pour le diner aux chandelles, Gédéon pouvait toujours repasser. Je ne voulais pas qu’on me crût de la jaquette, surtout avec cette momie fraîchement démoulée. 

- Ah, mon vieux Gédé, ça fait plaisir de te revoir ! 
- A condition d’être assuré contre les catastrophes naturelles ! Pensai-je.
- Raconte-moi un peu ! Qu’as-tu fait pendant toutes ces années ? Ajoutai-je

En fait, je n’avais qu’une hâte, me goinfrer des olives noires que Rufus apportait pour l’apéritif. Je ne sais toujours pas avec quoi il les fourrait mais tout le monde en raffolait. Pourtant, un jour, j’avais un truc coincé entre deux molaires et, quand j’eus réussi à l’extraire, je m’aperçus que c’était un poil épais et torsadé; encore une énigme à ce jour. Mais, après tout, quand c’est bon !

Gédéon me bredouilla quelques phrases creuses. Il m’édifia sur le repeuplement prochain de l’Asie du sud-est en pintadeaux arboricoles. Ah, si, j’appris quand même une chose intéressante. Savez-vous qu’il faudrait vingt milliards de cafards de Bornéo pour remplir une piscine olympique ? Encore une: il faudrait dix millions d’années à un culturiste de haut niveau pour tuer un éléphant à coups de raisins secs…C’est dingue ! Et le repas se déroula ainsi, ma culture s’enrichissant à chaque plat. Au dessert, je finis quand-même par desserrer ma ceinture.

- Mince, déjà neuf heures ! Constatai-je.
Il était temps pour nous de gagner des cieux encore plus accueillants.

- Bon, on y va ? M’exclamai-je, fort d’un litron de Chablis de derrière les fagots.
Après avoir réglé l’addition, nous regagnâmes le véhicule. J’étais gavé pour au moins deux jours. Je ne vais pas souvent au resto mais quand l’occasion se présente, je ne crache pas dans la soupe. 
- Tiens, Gédé, je vais te présenter une de mes amies ! Tu verras, elle n’a pas de préjugés ! Dis-je à mon copain.

Le seul fait de dire « une amie », provoqua un effet inattendu. Ce pauvre Gédéon devint si rouge que je dus lever le pied, je le voyais déjà bon pour les urgences.

- Merde, faudrait pas qu’il me claque dans les doigts, qu’est-ce que ce s’ra quand il verra Frida et ses orphelines ? Pensai-je .
Enfin, il était trop tard pour reculer, il me fallait à tout prix les renseignements. Après trois bornes et quelques rots de nourissons, nous arrivâmes sur les lieux et trouvâmes facilement une place.
- Pas grand monde, ce soir ! Me dis-je. La Mercedes de Gouvion et la Volvo des Coudrier.

Gouvion ! Vingt ans de légion, reconverti dans la charpente métallique. On l’avait consulté pour refaire une beauté à la Tour Eiffel. Depuis, il ne disait plus bonjour à personne, ce qui ne l’empêchait pas d’honorer deux fois par semaine les morues de Madame Frida.

Les Coudrier ! Mariés depuis quinze ans, pas d’enfants. Lui, vendant des assurances aux paysans du coin, qui contre la crevaison du tracteur, qui pour protéger la récolte d’une invasion extra terrestre, un véritable escroc. Elle, guichetière à la poste, dix ans de service, un sourire de fosse commune, soixante kilos de viande avariée, à consommer avec modération.

Gédéon ne semblait pas mal à l’aise.

Nous traversâmes le jardin, un vrai parcours initiatique. Frida, férue de jardinage, avait taillé ses haies d’une façon originale. Chacune d’elles représentait une position du Kama-sutra. Quand t’arrivais au bout de l’allée, tu aurais pu donner des cours d’éducation sexuelle aux tapins du bois de Boulogne.

Je tirai sur les deux grelots de la sonnette. Gédéon devint plus nerveux, sans doute avait-il pris conscience de l’endroit où il se trouvait. La porte s'ouvrit.

- Ah ! La voilà, la Femme, le soleil des nuits solitaires ! Dis-je à Frida
- Mon Gigi ! Me répondit-elle.

Et elle m’embrassa comme du bon pain.

- Bonsoir, Frida, je suis venu avec un ami, un tout neuf, comme tu les aimes. Il aimerait bien se faire masser les poignées d ‘amour. 
- Entrez ! Vous êtes les bienvenus, il n’y a pas grand monde, ce soir !  Tu connais le chemin ! Ajouta-t-elle.

Oui, je connaissais le chemin. Plutôt que de claquer mille balles pour emballer un laideron à la foire aux célibataires, je préférais ?uvrer pour une bonne cause et offrir mon aumône à quelques jeunes filles égarées dans un monde impitoyable. Ainsi, depuis plusieurs années, je lâchais quelques liasses à Frida, bien conscient d’aider au réconfort d’âmes sensibles.

A présent, je devais trouver une greluche pour Gédé et l’affranchir sur mes projets. Elle devrait convaincre ce bon bougre de m’aider, quitte à sortir le grand jeu. Qui pouvais-je bien choisir ? Il ne fallait pas y aller trop fort, au début, le brave Gédéon aurait pu y laisser sa peau.

-Et pourquoi pas Anna ! Pensai-je.

Fraîchement importée de Roumanie, vraie blonde, cinquante cinq kilos pour un mètre soixante dix, poitrine honorable, fessier bien ferme. Je la connaissais par c?ur depuis la saint Valentin. Douce et en plus, je crus me rappeler qu’elle était ingénieur dans son pays, à cent balles par mois. Exactement ce qu’il fallait à notre Einstein local. J’avais du bol, elle était libre. J’espérais juste que Gédéon s’en sortirait et qu’il ne passerait pas son temps à calculer le volume de l’utérus en fonction des cycles lunaires. Je glissai donc trois mots à l'oreille d'Anna et un bifton dans son soutif, après quoi elle entraîna mon copain dans sa piaule : un étage sans ascenseur.

- Et si je me faisais un petit plaisir, moi aussi ! Me dis-je.
- Voyons, mmm!? !? Allez, va pour les jumelles !

Oui, Lauren et Artie, deux albanaises, des réfugiées politiques. On les prétendait jumelles mais à en croire la différence de poids, elles n’avaient pas dû téter la même mamelle. Bref, je pris mes copines par la main et elles m’entraînèrent dans leur turne. L’avantage, à trois, c’est qu’on peut se relayer et, cette nuit là, j’eus l’impression de participer à une épreuve olympique toutes catégories confondues. Je me réveillai, bardé des deux s?urs qui ronflaient comme des Airbus en piqué.

- Huit heures, oh là, il faut que je me lève ! Pensai-je.

Je descendis dans le salon. Frida était déjà levée, occupée à préparer le café. Ah, l’arôme du café au petit matin, surtout après une nuit comme celle-là !

- Salut, Frida ! 
- Salut, mon Gigi ! Ah, ton ami est parti très tôt, hier soir ! 
- J’avais oublié, les couches de Maman Gédéon. Tant pis, je le verrai plus tard. Pensai-je.

J’étais quand même curieux de savoir comment il s’était débrouillé avec Anna.
Le con ! J’appris qu’en une heure de temps il avait mis la pauvre fille sur les genoux, elle qui pouvait se farcir une section de CRS avant son footing matinal. La vie ne cesserait jamais de me surprendre. Finalement je quittai Frida, délesté de cent euros.
Je ne sais pas pour vous mais moi, de temps en temps, j’ai besoin de mettre un peu d’ordre dans mes idées. Je décidai donc de faire une petite balade au bord du lac. Canards, bancs de pique nique, un petit chemin de terre, l’idéal pour méditer. Je passais ainsi une bonne heure, déambulant sous les arbres, mâchouillant des brins d’herbe, toute mon enfance !
Ah ! Y’a pas à dire, ça requinque la nature !

Bon ! Maintenant il fallait impérativement obtenir des résultats. J’appelai Gédéon qui me fixa rendez-vous chez lui, pour le soir même. Comme j’avais l’après-midi devant moi, je décidai de rendre visite à Maman. Depuis le décès de mon père, elle vivait seule dans une maison isolée. Quant à Papa, il était mort stupidement.

Un jour, il dut assister aux obsèques d’une lointaine cousine. A cette occasion il avait mis dans ses bagages son air le plus solennel. Pour lui, un mort possédait toutes les qualités du monde et, s’il avait assisté à l’enterrement de Staline, il aurait volontiers concédé une larme. Il faut dire qu’il fréquentait assidûment l’église depuis cinquante ans, ça laisse des traces !

Donc, à l’enterrement, tout se passait bien, chacun tenait son rôle. Soudain la fille de la défunte passa devant lui, une belle paysanne, fraîche, ingénue. Au moment où Papa se retournait pour lorgner ses miches, le corbillard recula et lui passa sur le corps. Quelle idée aussi de mettre des vitres fumées, on ne voit pas ce qui se passe derrière. Admettez que c’est unique: tué par une caisse à momie ! Voilà donc comment Maman s’était retrouvée veuve. 
Enfin bref, l’après-midi s’écoula calmement. Pour le coup, je ressortis d’un vieux placard les jouets du passé: un couteau à cran d’arrêt, une panoplie de Zorro et un flingue qui tirait des boules puantes. Ah, le parfum des nostalgies ! Le soir commençait à tomber. Je quittai donc Maman, lui laissant cinq kilos de faux-filet et une langue de b?uf, je ne viens jamais les mains vides, question d’éducation !

J’avais donc rendez-vous à vingt heures chez Gédéon et décidai de m’y rendre immédiatement. Le temps de passer le feu rouge de l’église et l’unique stop du village, je n’aurais pas trop d’une heure. La route était souvent embouteillée à ce moment de la journée car tous les tracteurs du coin convergeaient vers un seul endroit.
Il y avait même, une fois par an, une concentration d’engins agricoles. Il en venait de tous les coins du monde. La réunion durait une semaine et, à la fin, on élisait la plus belle machine du salon. Au précédent rassemblement un engin japonais avait remporté le prix, une machine de toute beauté: deux mille chevaux, direction assistée par ordinateur, cendrier anti-fumeur, customisée par un maître en calligraphie, un bijou. Ce tracteur aurait pu labourer le Sahara sans broncher. Ces japonais, quelle énergie ! Le deuxième prix fut accordé à une moissonneuse-batteuse des îles Fidji, style un peu désuet mais elle t’aurait empaqueté la forêt amazonienne avec papier cadeau et rubans frisottés. 

J’aimais bien ces manifestations rurales, ma préférence allant quand-même aux majorettes.
Quand j’étais môme je ne ratais jamais un défilé, m'étant toujours demandé ce qu’elles cachaient sous leur jupette. Malheureusement je ne pus jamais percer ce mystère et dus me résigner à contempler leurs bottines blanches et ce bâton qui tournoyait, toujours prêt à lacérer les fesses des petits garçons dissipés. A présent les majorettes avaient aspergé leur uniforme d’anti-mites et à la place on nous avait mis les « pom pom Girls », encore un sous produit anglo-saxon, on bouffait déjà leurs sandwichs à l’étron. Enfin, il nous reste quand même le jambonneau et le pinard.

Gédé habitait le quartier des Rossignols, mais ne vous fiez pas à ce nom bucolique. La réputation de cette cité n’était plus à faire. Elle était entrée, récemment, dans le Livre des Records pour la plus grande densité de population au mètre carré. On avait même recensé une famille de Turcs vivant à vingt cinq dans un studio de trois mètres sur trois. Ils sont très « famille », les Turcs.
Donc, trois immeubles de trente étages, vide-ordures blindés au titane, distribution de gilets pare-balles à l’entrée du bac à sable. On avait détaché un régiment de paras pour veiller à l’ordre public. Moi je ne risquais rien je connaissais Rachid, le « Boss ». Il avait commencé en volant des tétines à la crèche. Après les avoir fondues il revendait le latex au kilo à une usine de préservatifs. Il faut savoir qu’avec une seule tétine tu pouvais faire trois boîtes de « xxl ».
Ensuite il s’était lancé dans le trafic de drogue. Achetant des barils de lessive il revendait la poudre aux élèves du collège, mais dut arrêter au bout d’un mois par manque d’effectifs., ses clients étaient tous claqués, les bulles dans le cerveau ça pardonne pas. Aujourd’hui il vivait de ses rentes: deux tapineuses à la gare de triage, une boulangerie artisanale et trois camions à frites. Il était devenu le « Boss », tous les lardons du quartier lui demandaient conseil et il songeait même à se présenter aux municipales.

Le bon Gédé habitait au dixième étage de la tour « B ». Je trouvai facilement le bâtiment et arrivai devant l’ascenseur.
« Ta mère è fai des pipe au pitbulles »
« ta race maudite en string»
« Les flic je te nique»
Ainsi je découvrais la littérature locale en attendant le monte-charge. Trois canettes vides baignaient dans une flaque d’urine. Après un tour de manège gratis j’arrivai au dixième ; froide résonance, un long couloir, ambiance hôpital militaire après une épidémie de chaude-pisse. Je finis par trouver l'appartement de Gédéon et sonnai. Après quelques secondes la porte s’ouvrit. Mon copain avait passé un pyjama à fleurs et portait aux pieds des mules de pucelle. On aurait dit qu’il avait enfilé des peluches de la Foire du Trône.

- Salut Gédé, tout va bien ? 
- Entre ! Répondit-il

Je découvris où vivait notre prétendant au Nobel. Je n’avais jamais visité un terrier de putois mais depuis ce jour là j’en eus une vague idée. Enfin, le génie valait bien quelques concessions à l’hygiène domestique. Gédéon m’offrit un café. Pour le goût de la mixture j’hésite entre les déjections de Mère Térésa et une fuite de plutonium à Golfech. Enfin, par politesse je finis quand même ma tasse.

- Alors, mon Gédé, on la cherche cette info ? Lui demandai-je gaillardement.
Il acquiesça et m’invita à le suivre. Nous entrâmes dans son atelier. J’en avais déjà vu des émissions sur la NASA avec des salles bourrées de machines qui clignotent mais là, j’avais l’impression qu’on me repassait la Guerre des Etoiles, version améliorée.

- C’est quoi ça ? Demandai-je naïvement en désignant un amas de fils et de boulons.

Il m’expliqua qu’il avait inventé cette machine pour déceler les traces de pesticide dans les dattes du Sénégal. A chaque fois que je montrais un objet il me racontait un truc dingue. Après l’éplucheur de salsifis à induction magnétique nous arrivâmes enfin devant l’ordinateur :
Un Taurion troisième génération, dix gigas de Ram, disque dur en céramique de Mykonos, le top du top. Il alluma le monstre, une berceuse ! Ventilos refroidis par effet Peltier, atténuateur de son incorporé, je vivais un moment historique. Les ordinateurs, je connaissais un peu. Je m’étais offert une config complète avec imprimante, scanner et trois mois gratos sur Internet, mais surtout ils offraient un CD de Pokemon. Quoi ? Et alors, on a tous nos faiblesses, non ? Par contre j’aurais été incapable de pirater le FBI ou la CIA, alors pensez donc, la gendarmerie du coin !

-Alors, que recherches-tu exactement ? Demanda Gédéon.
- Il me faudrait la liste de tous les enlèvements ayant eu lieu dans le coin depuis, euh… trois mois ! Répondis-je

Alors là je n’avais jamais vu ça, je me serais cru à un concert de Clayderman à ses heures de gloire. Je ne voyais plus les doigts de Gédé tant ils couraient vite sur le clavier. En moins d’une minute il me sortit la liste, et sur papier photo, s’il vous plait.

- Attends, il y a quelque chose de bizarre ! me dit-il soudain.
- Ah bon ? Répondis-je intrigué.
- Ton nom c’est bien Gilbert Evert ? ! ? 
- Affirmatif ! Annonai-je, un peu anxieux.
- Tiens, ton nom figure dans la liste des personnes disparues, c’est curieux, non ? 

Tu parles ! Je commençais à faire à la culotte et demandai au plus vite le chemin du lieu d’aisance. Ah, quand on veut jouer au « privé », tôt ou tard il faut s’attendre à ce genre de truc. Les flics m’avaient dans le pif, c'était évident. Il fallait reprendre ses esprits et raisonner froidement. Du coup quand je quittai Gédéon c’est lui qui me mit la main sur l’épaule en me récitant les « contes de ma mère l’oie », quelle honte !

Merde ! Après tout je n’avais pas affronté des bovins de deux tonnes pour me laisser impressionner par trois képis bedonnants. De retour à la maison je mis un disque de Poulenc. Je ne l’avais écouté qu’une fois, à la mort de Papa, le réservant pour les occasions tragiques. Au bout de deux sonates pour ventouses à salive je commençais à y voir plus clair. Si les flics m’avaient couché sur leur liste, ils comptaient certainement me faire disparaître. Je comprenais à présent pourquoi ils étaient si vite intervenus à la mort de la vieille Nichenfleur, ils étaient dans le coup et il fallait le prouver. Mais pour l’instant je devais protéger ma carcasse. Heureusement il y avait Emile.


Emile ! Canon de trente six pouces en acier sibérien, crosse en noyer du Pérou, détente réglable, chargeur de quatre vingts cartouches, cent coups à la minute; une carabine semi-automatique fabriquée à l’ancienne par un artisan armurier, un vieux pote à moi. Il n’avait pas son pareil pour la mitraille et s’était fait virer des services secrets, pour essais balistiques sur la femme du ministre des Dom-Tom. A présent il appartenait à un groupuscule terroriste et, aux dernières nouvelles, il travaillait sur un canon capable d’envoyer des bouses de chameau sur la Maison Blanche. Enfin, avant de fuir la France il m’avait offert Emile, affirmant qu’avec ça je pourrais déglinguer un mammouth adulte à deux bornes. Je n’en demandais pas tant mais on ne sait jamais !

De retour à la maison,je montai donc au grenier et dégageai le flingue d’un tas de ferraille.
Il reposait dans un superbe étui en cuir de rhinocéros. Je portai soigneusement Emile jusqu’au salon et devais à présent me familiariser avec mon nouveau compagnon, cela me changerait du hachoir à tripes et du couteau à filets.

Maintenant, j’y étais jusqu’au cou. Ainsi, deux jours passèrent. Une seule fois dans ma vie j’avais ressenti une telle menace ; le jour où j’avais volé une balle de ping-pong dans un grand magasin. Je devais avoir une dizaine d’années. Il faut me comprendre, j’avais déjà la table, le filet et les raquettes. Mais, contre toute attente, je parvins à échapper aux fourches caudines de la justice. Pour le coup bien mal acquis m'avait quand-même profité puisque cette année là  j'avais pu finir troisième au championnat communale de tennis de table.
A cette époque on donnait encore des leçons de morale à l’école et, avant d’aller au bordel du coin, l’instit nous gribouillait quelques mots au tableau : « Je dois partager mon goûter avec mes petits camarades. »

Alors après, dans la cour de récré, j’allais piquer le jambon beurre de Didier. Diabétique depuis la naissance, le pauvre ne pouvait pas manger de sucre alors pour lui les chocos BN, c’était râpé. Sa mère l’amenait tous les jours en voiture et, à peine sorti de la caisse, il prenait deux litres de glaires sur la tronche, il n’était pas très populaire. Moi, je l’aimais bien. Il me racontait comment il passait tous ses week-ends à Miami Beach, chez son père. C’est terrible le divorce, on est ballotté à droite, à gauche ! Mais refermons cette parenthèse.

Donc, pendant deux jours, je scrutai l’horizon, regardant sous le lit avant de m’endormir. J’avais dégoté une alarme portable dans une grande surface et l'avais placée à l’entrée du magasin. Ainsi, j’aurais tout le temps pour réagir en cas d’attaque surprise. Pourtant, je ne pouvais passer mon temps ainsi terré, sursautant au moindre bruit ! Il fallait aller de l’avant et trouver une solution plus digne. Je n’avais pas le choix ; je devrais perquisitionner chez Moustache.
Moustache ! Adjudant de gendarmerie, on le surnommait ainsi car il possédait une superbe paire de bacchantes. Tous les ans, il participait à « moustaches sans frontières ». Chacun y exhibait son ramasse-miettes et le gagnant recevait un diplôme et un pack d’entretien avec peigne, petits ciseaux plaqués or et gel des quatre saisons. Le pauvre vieux n’avait jamais dépassé la dixième place, ce qui ne l’empêchait pas de continuer à participer.
J’avais eu maille à partir avec lui, à l’époque. Avec un copain on s’amusait à balancer des vieux fers à repasser depuis le pont de l’autoroute. Quand tu touchais une bagnole, l’autre devait te payer dix « bonbecs » et deux photos de footballeur célèbre. Un jour, Moustache nous avait coincés. On avait passé trois heures à la gendarmerie et il avait ressorti, pour l’occasion, sa boîte du « petit tortionnaire », un cadeau de son père : débouche-oreilles en acier trempé, peluche à décharges électriques, best off de Lagaf à l’Olympia. On n’a pas tenu cinq minutes, mais comme on était mineurs, on fut simplement condamnés à nettoyer pendant deux mois les chiottes du club de pétanque. J’en avais profité pour étoffer ma collection de boules ; quatre bijoux de type Hartley. C’est un peu comme des sculptures de César, mais rondes, il faut quand même que ça roule.
C’était décidé. Ce soir, j’irais visiter la piaule de Moustache. J’étais certain qu’il ne serait pas chez lui puisque tous les jours, à heure fixe, il jouait à la belote avec les pochetrons du bled. A présent je devais songer à l’équipement.
Pour l'occasion je ressortis mes vieux tennis de l’armée, semelles en caoutchouc compensé, cinquante grammes de finesse dans un monde de brutes, un souvenir des commandos de marine. Il ne manquait plus que le passe montagne : poils de mouton noir du Maroc, résistant à un sirocco force huit. Ca gratte un peu mais avec ça tu peux aller aux toilettes des dames sans problème, même ta mère ne te reconnaîtrait pas. Pour plus de précaution, je pris aussi l’éventreur, lame fine et recourbée, rien de mieux pour étriper un hippopotame boulimique. Ainsi équipé j’attendis la tombée de la nuit.
Moustache habitait un logement de fonction, juste à côté de la gendarmerie. Il était célibataire et on chuchotait dans le pays que sa préférence allait aux animaux. En effet il possédait deux clébards, un berger des Appalaches et un teckel de Malaisie. Il faisait dans le chien de race et claquait toute sa paie en croquettes au foie de veau et pâtées millésimées. Une fois, j’avais vu Gontran, le teckel. Lui au moins n’avait pas de problèmes de constipation. Son anus…on aurait dit une narine de tyrannosaure ; cinq centimètres, bordé de dentelle rose…on aurait pu y fourrer un manche de pioche. Quand même, c’est pas naturel un truc pareil ! 
Vingt et une heure, j’arrivai sur place et fis un dernier briefing.
Chaussures ? Ok !
Passe montagnes ? Ok !
Eventreur ? Ok !
J’avais aussi emporté une mini torche électrique ; autant rester discret si je devais farfouiller un peu dans l’appartement. Après quelques saltos arrières, j’arrivai devant la porte. Tout allait bien, aucun signe de vie.
- Serrure de type Yale, pas de problème ! Constatai-je
Par chance je savais crocheter ce type de serrure. Un soir, à la sortie d’une boîte, j’avais harponné un serrurier. Il était rond comme une queue de billard et, moyennant quelques tapes amicales sur l’épaule, j’avais pu lui extirper de précieuses confidences. Ainsi il m’apprit qu’on pouvait ouvrir une bagnole avec des ciseaux et une serrure avec une épingle à cheveux. Par bonheur, j’avais gardé quelques reliques de Grand Maman, dont bien sûr les précieuses épingles à cheveux.
Après avoir chauffé un peu les doigts, je m’attaquai à la porte. Clic ! Ca y était.
- Sésame, ouvre-toi ! Pensai-je satisfait.
J’entrai et allumai la torche.
Une vraie fée du logis ce Moustache, pas un brin de poussière, une collection de « Mickey parade », rangée impeccablement. J’étais tout excité de pénétrer ainsi son intimité. Au hasard de mes pas, je découvris trois exemplaires du Chasseur Français, une boîte de cigarillos pour turfiste aux abois et un bouquin, un pavé de trois cents pages au titre éloquent : « Comment vaincre le complexe du gros con en dix leçons. » Tout de même, il y mettait du sien, on peut pas dire !
Bon, assez rigolé, il fallait trouver du consistant. Je n’allais pas risquer le ballon pour trois litrons de « Margnat village » et deux paires de pompes en simili. Je commençai à fouiller soigneusement les tiroirs. Quelques photos...tiens, Moustache et ses parents : pique nique sur une aire d’autoroute, sauciflard à l’ail, sourires de gagnants du loto, tout un programme.
- Voyons la suite ! Pensai-je en continuant mes recherches. 
Des vieux galons…tiens donc, une boite de Durex spécial peau sensible ! Remarque, avec les chiens il faut faire gaffe ! Pas possible, une lettre d’amour :
- Mon gros caramel, j’ai bien reçu ta boîte de rillettes du Mans. Je les garderai pour Noël. Ici tout va bien. Je vais tous les jours rendre visite à Madame Baudruche, nous faisons de la peinture sur soie ……
...Ta maman.
-Mince, c’était sa mère ! Je repliai la missive.
Au bout de dix minutes, je commençai à m’inquiéter. Pas la moindre trace de document, de lettre officielle. Je m’apprêtai à renoncer quand j’aperçus un classeur violet, coincé entre deux coussins de la banquette. Après m'en être emparé, j’ôtai le ruban en tissu et découvris une dizaine de feuilles manuscrites, de quoi lire au coin de l’âtre. Je refermai la chemise et quittai illico l’appartement de Moustache. Il fallait faire vite, une fois le vol découvert il ne faisait aucun doute que je serais le premier suspect.
De retour dans mes pénates je m’installai dans un fauteuil. J’avais placé l’alarme portable sur la porte d’entrée et pouvais ainsi compter mon butin en toute quiétude. Onze feuilles exactement, toutes manuscrites, quelques pâtés. Je commençai à lire. Si j’avais été graphologue, j’aurais pu dire :
- Personnalité insignifiante, cerveau reptilien en voie de développement, tendance au crétinisme chronique avec bouffées de démence éthylique. Après quoi, d’après les abaques de Lacan qui, à temps perdu, s’adonnait à la graphologie, j’aurais ajouté :
- A classer dans les lymphatiques à tendance schizophrène, sujet à des pulsions infantilo-paranoiaques, bref, le gros con par excellence ! J’en déduisis que Moustache avait lui-même écrit ces pages et en trouvai confirmation au troisième feuillet :
c’est pourquoi je préconise de faire disparaître l’artisan boucher dans un ancien puits de mine. Menant moi-même l’enquête, je classerai ce dossier dans la rubrique " personnes disparues". 
Il s’ensuivait un florilège de ratures et de politesses ministérielles.
- C’est sans doute le brouillon d’une lettre ! Pensai-je.
Mais à qui s’adressait-elle ? Qui donc tirait les ficelles ? Cette fois, plus de doute, j’étais devenu l’ennemi public number one, la bête à abattre. En dernier recours il me vint l’idée de consulter la liste des enlèvements récents. A première vue rien ne semblait commun à tous ces noms, âges différents, sexes variés, situations sociales diverses. Il fallait pourtant trouver quelque chose, je jouais là ma dernière carte.
Malheureusement, je ne pouvais plus compter sur Gédéon. Après toutes ces émotions, il avait décidé de se dorer la pilule avec sa maman à La Hague, visite guidée des installations, arrivée en direct d’un cargo pakistanais bourré de césium trente deux.
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