L'essentiel de la douleur humaine
 
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 La lettre

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Lilas



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MessageSujet: La lettre   Ven 4 Mar - 15:52

Nous osons à peine nous regarder, gênés, presque étonnés de nous retrouver tous les deux dans cette chambre anonyme. Nous sommes assis l'un à côté de l'autre sur le couvre-lit rose et fleuri. Nos mains reposent côte à côte sur le tissus moelleux. Je les vois dans la glace de l'armoire massive qui occupe un coin de la pièce. Laquelle fera le premier geste, celui qui nous liera définitivement l'un à l'autre, quoiqu'il arrive? Mon cœur bat la chamade, comme s'il voulait s'échapper du chemisier blanc que je porte. Vais-je aimer ses baisers? Et ses caresses? Son odeur va-t-elle m'enivrer? Et lui, est-il aussi troublé que moi? Les questions se bousculent dans ma tête, comme des oiseaux affolés. Il faut dire que rien ne m'avait préparée à vivre ces événements, rien, sinon une petite enveloppe blanche, gisant innocemment sur mon bureau, inconsciente du tremblement de terre qu'elle va causer...

Sur mon sous-main, elle est là, attirant immédiatement mon regard. Une enveloppe anodine, toute blanche, comme celles que l'on utilise pour les cartes de vœux ou dans un bouquet de fleurs. Un instant, je ne comprends pas ce que c'est. Ici, on n'utilise jamais ce genre d'enveloppe, juste des enveloppes à fenêtre pour les courriers de la boîte. Pour moi, celle-ci a un caractère affectif ou sentimental. On les envoie à quelqu'un qui nous est cher, parce qu'on a pensé à lui, quelque soit la circonstance. Puis, la connexion se fait et je m'en saisis, impatiente. Mes ongles glissent sur le papier. Alors je déchire le haut, d'un coup sec. Il y a une petite carte à l'intérieur dont je me saisis avidement. Et là, je lis:" Bonjour Claudia, Je suis Charlie, ingénieur au service transport. Cela fait longtemps que je souhaitais vous parler. Pourriez-vous venir vendredi prochain, au Comptoir des Iles, vers 18h? J'espère vous y retrouver. A bientôt. Charlie".

C'est tout moi, ça...Recevoir une invitation qui ne m'est pas destinée. De Charlie, qui plus est, pour qui je craque complètement depuis que j'ai croisé son regard si bleu. Je n'ai plus de jambes quand je le rencontre, au hasard des couloirs de l'entreprise. J'en défaille presque. Sa beauté me trouble et me met sens dessus dessous. Je n'arrive plus à le sortir de mes pensées, il y revient sans cesse, rien n'y fait. Cette Claudia a une chance terrible. En plus d'être sexy, c'est une très gentille personne. Je lui suis attachée par des années de travail en commun, ainsi qu'une belle histoire d'amitié, bien qu'elle soit ma supérieure hiérarchique dans le service de ressources humaines. J'ai la tentation, un instant, de me montrer malhonnête et de garder cette enveloppe pour moi. Mais à quoi bon, finalement, puisque ce n'est pas moi qu'il attend? La mort dans l'âme, je me dirige vers le bureau de Claudia.

— Claudia, j'ai trouvé ce mot sur mon bureau et je l'ai ouvert. Mais il ne m'est pas destiné.

Elle me regarde, l'air interrogateur.

— Pour qui est-il alors?

— Mais pour toi, veinarde!

— Veinarde? Que veux-tu dire, Camille?

— C'est une invitation de Charlie, tu sais, l'ingénieur au service transport, celui qui est si beau, dis-je en ressentant un coup à l'estomac à cet aveux.

— Donne! me répond-elle d'un ton sec, en fronçant les sourcils d'une façon rébarbative qui l'enlaidit tout à coup et durcit son visage, d'ordinaire si doux.

Je lui tends l'enveloppe qu'elle m'arrache presque des mains pour la fourrer sans délais dans son sac à main, sans même l'ouvrir.

— Tu ne la lis pas? dis-je, très étonnée.

— Non, non, plus tard! J'ai d'autres préoccupations plus importantes pour l'instant. As-tu déjà travaillé sur les derniers dossiers de candidatures?

— Oui, je vais te chercher ça tout de suite.

Du coin de l’œil, je jurerais qu'elle est soulagée que je quitte son espace privé. Son attitude a tout de même quelque chose de curieux.

La journée se passe dans une sorte de brouillard pour moi. Ces derniers événements m'ont beaucoup perturbée. L'image que j'avais de ma collègue et amie s'en est trouvé toute brouillée. Je ne l'ai jamais vue dans cet état-là, même en période difficile. De plus, je ne peux m'empêcher de me poser des questions. Quel est donc la nature de leur relation? En tous les cas, ce n'est pas de nature sereine. Et puis zut! J'irai, moi aussi, à ce rendez-vous! Juste pour observer leur conversation. Je ne peux pas rester sur les charbons ardents comme ça. Il faut que je sache à tout prix, j'aime trop Charlie pour rester à attendre de façon passive la suite des événements. C'est décidé, j'irai.

Le lendemain, après une nuit sans sommeil et une autre journée inquiète, après avoir retourné cent fois les choses dans ma tête et avoir changé d'avis au moins un million de fois, je suis assise à une table au Comptoir des Iles. C'est une petite table, au fond de la salle, à moitié dissimulée derrière des palmiers en pot. Ce n'est certes pas la meilleure table, mais de là, on a un point de vue imprenable sur la salle. Habillée et maquillée avec soin, je sirote un cocktail exotique en attendant l'heure fatidique. Je manque de m'étrangler. Charlie entre dans le restaurant, superbe dans un jean et un tee-shirt qui ne laissent rien ignorer de son physique de rêve. Il semble nerveux et il va s’installer directement à sa table, sans jeter un regard autour de lui, Je pousse un soupir de soulagement, tout en détaillant avec amour son visage. Je me plonge dans une contemplation si béate, que j'en oublie le temps qui passe.

Soudain, Claudia fait son apparition, magnifique, avec je ne sais quoi de félin dans la démarche. La douceur a quitté son visage, remplacé par un air conquérant, sûr de soi. Elle arbore un sourire carnassier qui fait presque peur. On dirait une amazone sur le chemin de la guerre, et son ensemble panthère et ses yeux charbonneux ne font qu'accentuer cette impression. Elle repère Charlie dans la seconde et se dirige vers lui, sans le quitter de ses yeux verts, avec une démarche décidée: elle a trouvé sa proie. Elle se glisse sur la chaise et lui fait face. Il semble sous le choc. Il lui parle avec volubilité, la mine suppliante, mais je ne peux rien entendre, je suis trop loin. Je suis en train de bouillir. Elle le regarde maintenant avec mépris et de méchante façon.Elle lui jette quelques mots en se levant, puis tourne les talons et s'en va, non sans attirer tous les regards masculins de l'assistance. Il reste bouche bé, puis son visage se défait. On dirait qu'il est sur le point de pleurer.

Je suis désemparée. Que faire? Lui révéler ma présence? Mais je ne peux le laisser seul à souffrir! J'ai envie de le consoler, de le rassurer et de lui rendre le sourire. je l'aime.

Puis, sans plus réfléchir, je le rejoins. Je pose une main tremblante sur son épaule. Il tourne vers moi, et je vois toute la détresse du monde dans ses yeux.

— Que fais-tu là, Camille? me dit-il, étonné

— Figure-toi que tu t'es trompé de bureau, quand tu as déposé ton invitation, et que j'ai ouvert l'enveloppe.

— Mais l'invitation n'était pas pour toi

— Je sais, mais Claudia a fait une tête si horrible quand je la lui ai donnée, que je n'ai pas pu m'empêcher de venir quand-même...J'étais inquiète pour toi, pardonne-moi.

— Je n'ai rien à te pardonner, Camille. Ta présence est un rayon de soleil dans cette journée affreuse.

— Dis-moi ce qui ne va pas, je t'en prie.

— Elle me harcèle. Elle va empêcher ma mutation tant que je n'aurai pas couché avec elle. Et ça, je ne peux pas! Je ne veux pas! Cela dure depuis mon arrivée dans l'entreprise.dit-il avec colère. Elle ne cesse de m'appeler, de m'inonder de mails et de sms, de lettres et de cadeaux aussi. Et aujourd'hui, je voulais lui dire que je n'avais aucun désir pour elle, aucun sentiment et qu'il fallait qu'elle cesse tout cela. Mais elle m'a ri au nez, comme une folle, en affirmant que je n'étais pas conscient de mon amour , qu'elle avait bien senti, au premier regard, que j'étais amoureux d'elle. Elle est dérangée, je t'assure. Elle m'a menacé, aujourd'hui: si je ne suis pas à elle, je ne serai à personne, m'a-t-elle dit. J'en suis à avoir peur, tu sais.

J'en reste pantoise. Ma collègue, si gentille, une folle.

— Que vas-tu faire? m'enquis-je

— Maintenant que tout a échoué, je vais aller porter plainte, demain à la première heure. Je ne peux pas la laisser continuer ce jeu dangereux. Elle en veut à ma vie, et à celle des personnes qui m'approchent.

Soudain, il prend ma main dans les siennes, me regarde droit dans les yeux et me sort cette phrase:

— C'est de toi dont je suis amoureux, Camille.

Je me statufie. Mon cœur s'arrête de battre un instant. Puis je lui souris, un sourire qui m'échappe et qui doit rayonner comme cent mille soleils.

— Je t'aime aussi...Depuis longtemps.

— Je n'osais pas te le dire.

Mon beau Charlie est, en fait, un grand timide. Alors, au final, merci à Claudia! Sans ses folies, nous serions peut-être passés à côté l'un de l'autre.

Nous sortons la main dans la main dans la rue animée de ce vendredi soir. Comme des oiseaux, nous ne savons où aller nous percher. Le désir nous a envahi et nous presse de trouver où nous abriter. Alors, le premier hôtel fait l'affaire. A peine le temps de prendre la clé et nous voilà assis sur ce lit, dans une chambre anonyme. Le monde bruisse au dehors, indifférent. Nos mains sont côte à côte sur le couvre-lit moelleux. Puis la sienne couvre la mienne et ses lèvres se posent ma bouche. Je ferme les yeux et oublie tout ce qui n'est pas nous.
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