L'essentiel de la douleur humaine
 
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 L'amoureuse 1- La rencontre

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Lilas



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MessageSujet: L'amoureuse 1- La rencontre   Mer 2 Mar - 7:11



L'océan se fracassait avec constance au bas de la falaise crayeuse et joignait le bruit des vagues aux cris des mouettes dans les hurlements du vent. Ce jour d'avril 1900 était un jour sombre, un jour de tempête, et, penchée sur le vide, une petite silhouette solitaire bravait les éléments: Clémence. Sur ses joues, elle ne savait plus si c'était des larmes ou la pluie qui ruisselaient sur sa peau glacée, et dans son cœur, la fureur le disputait au désespoir. Charles, qu'elle maudissait et adorait tout à la fois, Charles, son premier et unique amour,en aimait une autre, elle en était sûre. Ses sanglots se perdaient dans le vent et la nuit. Son cœur semblait sur le point d'éclater et Clémence pensa que sa vie était finie. Rien de blesse plus, n'est aussi douloureux que la première peine sentimentale. Elle en faisait la pénible expérience.



Ce soir-là, Clémence assistait à son premier bal: elle faisait enfin son entrée dans la bonne société du canton. Pour l'occasion, sa mère lui avait fait faire une robe de bal par une couturière nantaise. Elle était en satin de soie beige rosé et la tournure lui donnait fière allure, ainsi que la dentelle posée sur le décolleté, le rendant modeste, comme il seyait à une jeune fille de son époque. Sous la jupe, un seul jupon donnait un peu d'ampleur à la silhouette gracile de Clémence et rendait sa taille encore plus fine. Ses cheveux blonds, relevés en chignon, dégageaient son long cou gracieux, sa nuque fragile où quelques friselis s'étaient échappés avec désinvolture. Un collier en perles fines jetait un bel éclat sur sa peau crémeuse et ses yeux verts pétillaient de bonheur. Elle fit un tour sur elle-même pour faire gonfler sa jupe en riant. Elle s'imaginait déjà dans les bras de son cavalier, valsant au son des violons, leurs regards rivés l'un à l'autre, dans la lumière douce des bougies. Mais pas dans les bras de n'importe quel cavalier! Elle n'en voulait qu'un et un seul: Charles.



Le château de Charles jouxtait la propriété des parents de Clémence, riches armateurs dont la famille occupait un grand manoir depuis des générations. De son père, Clémence ignorait à peu près tout, tant les filles étaient élevées loin des hommes. Elle connaissait de lui son air sévère, sa haute stature et savait qu'il était impitoyable en affaire. Depuis son plus jeune âge, elle avait eu l'occasion d'entendre des éclats de voix sortir de son bureau et avait pu observer la mine déconfite des visiteurs lorsqu'ils repartaient. Clémence le craignait un peu, comme on peut craindre un inconnu, ce que son père était quasiment pour elle. Elle connaissait mieux sa mère, petite femme falote, qui n'avait guère voix au chapitre, mais qui menait la maison et la domesticité d'une main de fer. Rien ne lui échappait, du nombre de petites cuillères en argent à celui des draps. Elle promenait avec fierté son trousseau de clés pendu à sa taille, décidait des menus et régnait sur son monde. Clémence n'avait que peu de proximité affective avec elle.



La personne qu'elle préférait au monde, Charles mis à part, était sa vieille nourrice, Jeanne, qui l'avait élevée dans sa prime enfance et qui demeurait au village tout proche. Des précepteurs avaient pris sa suite pour parfaire son éducation, mais Jeanne occupait toujours une place privilégiée dans son cœur. Elle avait donné à Clémence l'amour de la nature et la connaissance des simples. Elles avaient sillonné ensembles la lande et les forêts environnantes dans d'interminables promenades ponctuées de découvertes dont Jeanne enseignait les propriétés à Clémence. Ainsi, au fil des années, Clémence avait accumulé un savoir des plus conséquents. Son rêve secret était de devenir médecin. Elle aimait venir en aide aux autres, et quand elle pouvait apporter un peu de soulagement à quelqu'un du village, elle se sentait vraiment dans son élément. Mais elle n'ignorait pas que pour une jeune fille de sa condition, c'était impossible. Sa mère en ferait un malaise et son père entrerait dans une colère terrible, elle en était certaine. Aussi n'en avait-elle jamais soufflé mot et se contentait-elle de dispenser quelques conseils et soins dans la campagne alentour. Les villageois l'adoraient et l'accueillaient avec bienveillance et affection, ce qu'elle n'avait jamais trouvé dans sa propre famille.



C'est lors d'une de leurs promenades qu'elle avait rencontré Charles pour la première fois. Elle avait alors dix ans. Charles arrivait au grand galop dans le petit chemin de terre où elle était absorbée par la cueillette de simples. Lorsqu'elle releva les yeux, il était déjà trop tard, le cheval était sur elle. Il se cabra. Clémence tomba sur le sol en hurlant de terreur, pensant sa fin prochaine, et perdit connaissance. Charles maîtrisa sa monture, en sauta prestement. Il se pencha sur elle et la prit dans ses bras. Elle était légère comme une plume et respirait paisiblement. Il admira son visage d'enfant innocente, au teint de pêche et aux lèvres rouges. Sans doute était-ce la frayeur qui avait causé cet évanouissement.

— Qui est-ce? demanda-t-il à Jeanne

— C'est Mademoiselle Clémence, du manoir.

— Je vois, dit Charles, je vais la ramener, c'est à côté de chez moi.

— Oh! Merci Monsieur le comte, répondit Jeanne, en esquissant une révérence.

Charles lui confia Clémence, le temps de monter sur son cheval. Puis Jeanne la lui remit, et il partit au petit trot, Clémence dans ses bras. Lorsqu'elle reprit conscience, Clémence commença par se débattre, apeurée par le cheval.

— Allons, jeune fille, tenez-vous tranquille, vous êtes hors de danger! dit Charles de sa voix grave.Est-ce que vous avez mal quelque part?

— Non, murmura Clémence.

Elle parut soudain calmée, sous le charme de cet homme qu'elle voyait pour la première fois et qui la regardait avec bonté. Son cœur d'enfant se sentit en confiance et en sécurité. Elle entendait celui de Charles battre tranquillement, et curieusement, cela la rassurait. Elle était bien, comme rarement elle l'avait été dans sa jeune vie. Et dans un élan de reconnaissance, elle fit le vœux naïf de l'aimer à jamais. Lorsqu'ils arrivèrent au manoir et qu'il la déposa à terre, elle eut le sentiment qu'on lui arrachait quelque chose et que cela lui manquerait toujours, tant qu'elle ne l'aurait pas retrouvé. Et ce soir, elle s'était promis qu'elle danserait avec lui et lui ferait comprendre ses sentiments. Ceux-ci avaient grandi avec elle et s'étaient transformé en amour, de ces amours purs et forts, prêts à tout renverser pour s'accomplir. Chaque fois qu'ils s'étaient croisés, jusqu'à ce jour, il lui adressait un sourire complice. Il ne l'avait pas oubliée.



Clémence était parti avec ses parents en calèche. Vêtue de sa nouvelle robe, elle resplendissait, mais se sentait nerveuse. Entre ses mains, son mouchoir ne ressemblait plus à rien, tant il était chiffonné. Et si Charles l'ignorait? Si rien ne se passait comme elle l'avait imaginé? Elle était sur les charbons ardents. La maison où avait lieu le bal était illuminée et l'on entendait des notes de musique et des rires jusque dehors. Lorsqu'ils pénétrèrent dans la salle de bal, Clémence resta saisie par la splendeur du décor. Habituée à courir les chemins comme une sauvageonne, elle fut impressionnée par les dorures et les fresques qui recouvraient les murs et le haut plafond de la salle de bal. Tout au fond, sur une estrade, se tenait l'orchestre, des messieurs à l'air très sérieux qui jouaient de divines mélodies. Les dames portaient de magnifiques robes de toutes les couleurs, dont certaines semblèrent assez osées à Clémence, car elles découvraient la gorge et les bras des danseuses. Les hommes étaient en noir, sobres et très distingués, avec leurs gants blancs. Clémence, accompagnée de sa mère, s'en fut s'asseoir sur une des petites chaises dorées disposées le long des murs. Elles accueillaient déjà d'autres jeunes filles et leurs mères. Clémence en connaissait certaines, mais cela ne l’intéressait pas, car elle cherchait fiévreusement Charles parmi les invités. Toutes gloussaient un peu gênées, derrière leur éventail. Pour l'instant, peu de carnets de bal étaient remplis, il était encore tôt, la soirée commençait à peine.



Soudain, elle le vit et son cœur manqua de s'arrêter. Qu'il était beau!...Grand, athlétique, ses cheveux bruns ondulés et ses yeux de velours noirs...Clémence le dévorait des yeux, aussi discrètement que possible. Silencieusement, elle se murmurait une litanie: viens m'inviter, regarde-moi, s'il-te-plaît Charles...A ce moment, il leva les yeux, comme s'il l'avait entendue et elle vit dans son regard passer l'étonnement, puis ce sourire complice qu'il avait toujours quand il la croisait. Il se dirigeât vers elle, s'inclina.

— Bonsoir Madame, bonsoir Clémence. Pourrais-je avoir une danse?

— Oui, Charles, répondit sa mère, avec un sourire.

Clémence lui tendit son carnet et il s'inscrivit pour la prochaine danse. Un instant plus tard, la musique commença à jouer. C'était une valse lente. Charles s'inclina à nouveau devant elle. Elle se leva et lui tendit sa main gantée de soie. Il la prit délicatement et l'entraîna vers le centre de la salle, puis posa la main sur sa taille et la danse commença. Ce fut exactement comme elle l'avait imaginé. Leurs regards rivés l'un à l'autre, ils oublièrent le reste, faisant corps avec la musique. Il semblait à Clémence que ses pieds ne touchaient plus le sol. Elle se laissa emporter. La danse passa en un éclair. Charles s'inclina à nouveau devant elle et en la raccompagnant à sa chaise, il lui murmura:

— Vous avez bien changé, petite sauvageonne! Vous voilà devenue une vraie et belle jeune fille...Quel âge avez-vous donc, maintenant?

— Seize ans, chuchota-t-elle.

— Vous allez faire un beau mariage, je vous le prédis, dit-il avec un sourire.

Elle aurait souhaité lui dire qu'elle ne voulait que lui, mais n'osa pas. Cela ne se faisait pas. Elle mit tout dans son regard, espérant qu'il comprendrait. Mais il ne sembla pas s'en apercevoir et la reconduisit à sa mère.



La soirée passa, entre danses et papotages mondains, mais aucune autre danse ne lui parut aussi magique. A un moment, elle eu trop chaud et demanda à sa mère la permission de se rendre dans le jardin pour se rafraîchir. Elle se dirigeât vers une des portes-fenêtres et se glissa dans le jardin. Elle s'aventura dans les allées sombres, silencieuses, bordées de buis. Derrière un bosquet, il lui sembla reconnaître la voix de Charles. Elle s'avança tout doucement et se rendit compte que Charles n'était pas seul. Une voix féminine se fit entendre.

— Quand, Charles? Quand nous voyons-nous?

— Ecoute, Marie..Je crois qu'il vaut mieux arrêter avant de nous faire prendre.

— Non, je t'en prie! Je ne le supporterai pas, je préfère mourir!...

— Mais non, viens là...

Clémence vit avec horreur Charles se pencher vers la femme et l'embrasser passionnément. A ce moment, comme si la nature était à l'unisson avec la douleur de Clémence, un coup de tonnerre annonça le début d'un orage. Désespérée, Clémence s'enfuit, et, ce faisant, laissa tomber son carnet de bal. Elle courut droit devant elle, vers le bout du jardin. Elle entendait l'océan, sa colère et c'est là qu'elle se dirigeait. Elle avait besoin de retrouver la nature pour regagner ses forces. Son monde venait tout bonnement de s'écrouler.
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